Pèlerinage diocésain des familles au Mont St Joseph

Samedi 1er mai 2021
(commune de Saint Jean Lagineste 46400)
Présidée par Mgr Laurent Camiade

Dans le cadre de l’année St Joseph et l’année Famille Amoris Laetitia proposées par le Pape François, venez au Mont St Joseph.

- Homélie de Mgr Laurent Camiade :

Mes frères,

Jésus a grandi dans une vraie famille, dans la maison de Joseph et Marie à Nazareth, une famille ouverte sur l’extérieur comme l’étaient les familles en ce temps-là, de sorte qu’on appelait frères et sœurs (adelphoï en grec) tous les jeunes qui étaient élevés ensemble, qui grandissaient ensemble qui suivaient ensemble l’école rabbinique et jouaient ensemble dans les rues du même village. Plusieurs de ces « frères » au sens large sont nommés dans l’évangile de ce jour (cf. Mt 13,55-56), Jacques, Joseph, Simon et Jude, tandis qu’on mentionne des sœurs également sans les nommer, mais en précisant qu’elles habitent encore toutes sur place, à Nazareth, « chez nous », disent les gens, car le chez soi est large lui aussi, on vit vraiment ensemble dans ce contexte beaucoup moins individualiste que le nôtre. L’avantage que nous avons, nous qui vivons dans le monde rural, c’est que nous pouvons un peu comprendre cela tout de même car, la conscience d’un « chez nous » existe encore, pour désigner notre pays, notre culture locale, des références partagées et, par conséquent, même en période de distanciation physique, une certaine proximité sociale qui demeure.

Jésus, Dieu incarné, a vécu dans un contexte familial précis et large en même temps, c’est un homme social, qui a le sens du bien commun. Et sa place particulière au milieu de toute cette communauté de frères et de sœurs, c’est, est-il dit dans ce passage de l’Évangile de saint Matthieu, qu’il est connu comme « le fils du charpentier » (Mt 13, 55). Dieu a vécu dans une famille, au milieu d’un village et il a appris un métier, il a exercé un travail professionnel particulier. Cela, si nous y réfléchissons, nous donne à considérer nos propres tâches ordinaires comme ayant une dignité insoupçonnée. Si Dieu lui-même a pris le temps —trente ans— de vivre une vie familiale et sociale, d’apprendre et d’exercer un métier, cela valorise tous nos efforts pour vivre la fraternité entre nous et pour participer à l’effort de la vie économique, de la transformation de la création en vue du bien commun par le travail.

En cette année de la famille et selon la tradition ici au Mont Saint-Joseph, de vivre le 1° mai comme un pèlerinage des familles, nous portons une attention spéciale à la dimension fraternelle et familiale qui découle de la contemplation de la figure de Saint Joseph. Or nous savons bien que le travail est aussi une condition pour que nos familles puissent vivre heureuses. Le travail fait partie de la dignité humaine, ce que la fête du travail célébrée dans de nombreux pays du monde, cherche à manifester. Dans sa récente lettre apostolique Patris corde (Avec un cœur de père), sur le rôle paternel de saint Joseph, le pape François insiste sur le fait que « Jésus a appris de lui [Joseph] la valeur, la dignité et la joie de ce que signifie manger le pain, fruit de son travail » (PC n° 6). Et, soulignant le drame du chômage, le pape ajoute que le travail est « occasion de réalisation, non seulement pour soi-même mais surtout pour ce noyau originel de la société qu’est la famille. Une famille où manque le travail est davantage exposée aux difficultés, aux tensions, aux fractures et même à la tentation désespérée et désespérante de la dissolution. Comment pourrions-nous parler de la dignité humaine sans vouloir garantir, à tous et à chacun, la possibilité d’une digne subsistance ? » (Idem).

Relevons bien cette remarque : le travail ne permet pas seulement la réalisation de soi-même, mais surtout de la famille et, souvent par l’intermédiaire de la famille, de l’ensemble de la société. Saint Joseph, par son métier de charpentier, fait vivre Marie et l’enfant Jésus et occupe une place utile dans le « chez nous » qu’est le village de Nazareth. Avec son statut d’artisan charpentier, il permet à Marie et à Jésus d’être chez eux, d’avoir une respectabilité sociale, une identité et des relations fraternelles avec tous.

Une particularité du travail à notre époque, est la place qu’ont pris les outils numériques presque dans tous les domaines. Ils ont envahi nos familles, parfois même les chambres à coucher supprimant toute véritable intimité et tout lieu de silence au cœur des maisons, mais aussi l’ensemble des réalités professionnelles. Même un éleveur, aujourd’hui, connaît la situation de ses vaches grâce à son téléphone portable et à l’ordinateur qui détecte un ensemble de données dans la stabulation. Si Jésus naissait aujourd’hui dans une crèche, toutes les alarmes électronique se déclencheraient et on n’aurait peut-être même plus besoin du chant des anges pour alerter les bergers ! Cela change notre rapport au travail et toutes les relations sociales. Avec l’expérience de la crise sanitaire, le monde numérique a encore pris davantage de place dans nos vies et, il faut le reconnaître, a rendu d’immenses services. Nous pourrions ici ajouter beaucoup de « mais ». Je suis sûr que vous attendiez le moment où j’allais dire « Mais ! » «  Le numérique c’est formidable, mais ». Je ne vais pas faire ça, car je crois plus urgent de dire plutôt comment vivre de manière chrétienne et en s’inspirant de saint Joseph dans ce monde marqué par le numérique.

Remarquons qu’il existe un gros écart entre ceux qui sont très à l’aise avec l’outil numérique parce qu’il sont nés avec lui et d’autres qui n’en sont pas du tout familiers. Il y a donc un enjeu de faire communauté malgré tout. Cela passe par l’attention au réel, selon le modèle de saint Joseph qui lui, n’a pas le numérique, mais il a accès par les songes à des connaissances précieuses : Marie ne l’a pas trahi, mais elle a conçu du Saint-Esprit — Hérode veut tuer l’enfant — Hérode est mort, l’enfant ne risque plus rien. Ayant reçu ces informations que les autres n’ont pas, il sait ce qu’il doit faire et il le fait, dans le monde réel. Il prend l’enfant et sa mère et fait en sorte que tout se passe bien. Face au danger, il fuit en Egypte et protège sa famille. Puis il revient à Nazareth, faire le charpentier et élever Jésus. Joseph prend ses responsabilités. Il ne s’enferme pas dans les songes, mais il reçoit des messages, puis, il agit en tenant compte du concret, avec une réelle créativité parce qu’il ne s’évade jamais du réel. C’est par ce réalisme sérieux qu’il ne devient pas, comme son lointain ancêtre, le patriarche Joseph, le fils de Jacob, gratifié lui aussi de songes, un homme enfermé dans l’irréel, dans le rêve. Perdu dans ses visions, il ne parvient pas encore à être à l’aise avec ses frères. « Voilà l’homme aux songes, …tuons-le » (Gn 37,19-20) disent les frères jaloux. Il lui faudra passer par l’exil, puis par le travail d’intendant du roi d’Egypte pour dépasser ce clivage entre les songes et le réel pour se réconcilier avec ses frères. Dépasser la fracture numérique suppose l’attention aux autres et de prendre soin réellement les uns des autres.

L’écart entre ceux qui sont à l’aise avec le numérique et ceux qui n’ont pas ou peu accès n’est pas le seul défi, puisque l’outil numérique, tout en ayant une dimension mondiale, crée aussi des écarts entre les personnes en fonction des contenus, des images et des histoires qu’ils ont vus ou pas, consultés ou pas, choisis ou pas. Cela crée une société très riche, quoique fragmentée comme un archipel. L’enjeu est de construire des bateaux capables d’aller d’une île à l’autre. Jésus a si souvent traversé le lac de Tibériade, en barque avec ses disciples ou en marchant même sur les eaux. N’avait-il pas appris à relier un bord à l’autre, justement lors de l’aller-retour en Égypte qui a marqué son histoire familiale et fait de lui une sorte de navigateur, ou au moins un piroguier ? Saint Joseph, par son histoire, si nous le regardons passer d’un lieu à l’autre, nous invite à montrer aux enfants d’aujourd’hui comment passer d’un univers à l’autre, comment ne pas s’enfermer dans un seul type d’images, non pas pour se disperser et s’imaginer pouvoir tout connaître, mais pour apprendre à dégager la vérité qui est que Dieu est le Père de tous les hommes et que chaque personne est un frère ou une sœur, au même titre que ceux qui ont grandi dans le village avec Jésus, qui n’étaient pas dans la même maison, mais qui ont été reconnus par les gens de Nazareth comme des frères et des sœurs de Jésus.

Ceci invite à bien apprendre à sentir ce qui se passe, au-delà des premières impressions, au-delà des images qui défilent devant nos yeux, il y a une réalité à percevoir, à découvrir et qui peut toucher nos cœurs en profondeur. Dans les Évangiles, nous voyons Jésus sensible à ce qui arrive, aux larmes de la veuve de Naïm (cf. Lc 7,13) qui a perdu son fils, à celles du village en deuil de son ami Lazare (cf. Jn 11,33), à la joie de ceux qui jouent de la flute et qui dansent (cf. Mt 11,17//Lc 7,32) ou à la détresse des lépreux et des aveugles qui le supplient. Certainement, il a appris cette sensibilité auprès de Marie, sa mère, mais aussi de Joseph, cet homme juste qui a cherché le chemin juste entre l’impossibilité de garder Marie chez lui puisqu’elle semblait attendre l’enfant d’un autre et le souci de ne pas la faire condamner publiquement, ce pourquoi il veut la répudier en secret (cf. Mt 1,19). La sensibilité délicate d’un tel père a été un modèle pour Jésus, ce qui, dans un monde d’images froides ou d’images violentes qui saturent nos capacités de réagir, il est si important d’apprendre et de réapprendre à sentir vraiment ce que Dieu attend de nous et ce qui est important, d’apprendre à trier et à intérioriser ce qui frappe nos rétines.

Que Saint Joseph, le charpentier de Nazareth, qui travaillait patiemment le bois et savait sûrement sentir les points de dureté et les points de fragilité de son matériau de base, nous aide à ajuster toujours nos réactions et nos choix à ceux que nous aimons et ceux que nous rencontrons, dans la vie familiale ou amicale comme dans le monde du travail, dans le présentiel comme dans le virtuel. Amen.

+ Mgr Laurent Camiade
Evêque de Cahors

Photographies du portfolio : Michel Lhommelet
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