Ordination diaconale de Corentin Pezet

Dimanche 27 juin 2021, Saint Céré

- Homélie de Mgr Laurent Camiade :

Le diocèse de Cahors est aujourd’hui dans la joie pour l’ordination d’un diacre en vue du presbytérat. Nous venons d’écouter les lectures que toute l’Église médite ce dimanche et qui ouvrent nos cœurs à un drame humain. Le drame qui secoue Jaïre et sa famille est terrible. La perte d’une enfant. Quand on vient chercher Jésus, l’enfant est mourante. On comprend à la fois le tragique de la situation et la demande désespérée qu’exprime le papa. Et ce qui frappe dans la première partie de cet Évangile, c’est que Jésus ne dit rien. Il se met simplement en route pour se rapprocher de cette famille. Il n’y a pas de mots face à ce genre d’expérience. Les prêtres le savent quand ils ont à accompagner ceux qui traversent des épreuves de ce genre. Savoir se taire comme Jésus et, comme lui, se mettre en route pour aller visiter ceux qui souffrent est la seule attitude juste. Cela témoigne, en fait, de la grâce diaconale reçue par tous les prêtres, non seulement comme une étape vers le presbytérat, mais bien comme une configuration particulière au Christ, au Christ serviteur, au Christ silencieux qui se fait proche, « animé d’une charité sincère », prenant « soin des malades et des pauvres » (prière d’ordination d’un diacre). Le père Etienne Grieu, s.j. dans une réflexion sur la diaconie de l’Église avait identifié dans la fonction liturgique du diacre une dimension qui lui semblait hautement significative : pendant la prière eucharistique, le diacre est l’homme qui se tient debout près de l’autel, un peu en arrière et en silence, rendant visible en cela et symboliquement proches de l’autel du Christ, tous les silencieux, tous les déclassés et tous les sans-voix de la société. En quelque sorte, un gilet-jaune en puissance, mais qui choisit le silence pour manifester comment le Christ rejoint par son silence les oubliés et les petits de ce monde.

Dans la lettre aux Corinthiens, Jésus dit du Christ : « lui qui est riche, il s’est fait pauvre à cause de vous, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté » (2° lecture). Ainsi, la vraie richesse des chrétiens est dans la pauvreté ou même l’appauvrissement volontaire du Christ, donc son humilité ou plus précisément son abaissement qui le fait s’approcher pour rejoindre la misère des hommes. Pourtant l’Évangile nous montre aussi la force du Christ, mais comme si elle lui échappait. Car sur le chemin qui mène à la maison de Jaïre, entouré d’une foule nombreuse, Jésus est comme surpris par cette femme en souffrance qui est venue toucher avec foi son vêtement. « Jésus se rendit compte qu’une force était sortie de lui. Il se retourna dans la foule, et il demandait : « Qui a touché mes vêtements ? » ».

La grâce du sacrement de l’ordre n’est pas une grâce donnée pour soi-même, mais en premier lieu pour le Salut du Peuple de Dieu. Alors, ce qui frappe, dès le moment de l’ordination diaconale, c’est que désormais, une force va sortir de celui qui est ordonné et il ne maîtrise pas cette force car elle vient de plus loin que le ministre ordonné et elle va plus loin que lui. Il arrive d’ailleurs que nous ne sachions rien de ce qui se produit dans le cœur des gens au contact d’un diacre, d’un prêtre ou d’un évêque. D’autres fois, oui, on le perçoit, on sent qu’une force est sortie de Jésus à qui nous sommes configurés et qu’elle a fait du bien à quelqu’un. C’est une joie. Et cela nous rend encore plus humbles car nous voyons alors la puissance de Dieu agir, même à travers notre fragile personne.

Dans ce passage d’Évangile, les premiers mots de Jésus sont : « Qui a touché mes vêtements ? » C’est la seule fois dans l’Évangile que Jésus interroge sur l’identité de quelqu’un d’autre. D’habitude Jésus connaît mieux les gens qu’eux-mêmes ne se connaissent. A plusieurs reprises, les Évangiles posent la question de qui est Jésus. L’identité de Jésus est la grande question des Évangiles, surtout chez saint Jean. Jésus lui-même demande souvent « que veux-tu ? » « que cherchez-vous ? » ou même « qui cherchez-vous ? ». La réponse est toujours Jésus le Fils de Dieu Sauveur. Il y a donc, dans cet épisode-là, un comportement étonnant de Jésus. Sur le chemin qui conduit à s’approcher de la misère humaine, il y a d’abord une mise en route, mais ensuite, il faut vraiment s’intéresser aux gens que nous rencontrons sur la route et qui, par notre ministère, peuvent recevoir la force du Christ. Mieux, si Jésus demande qui l’a touché, peut-être n’est-ce qu’une autre façon de demander « qui suis-je ? » Car cette force qui est sortie de lui a, en quelque sorte fait de cette femme une vraie icône. Ses pertes de sang ne préfiguraient-elles pas le Christ en croix versant son sang pour nous sauver et sa guérison n’annonçait-elle pas la résurrection du Christ ? Les icônes orientales des saints ont toujours un visage qui ressemble à celui du Christ pour rappeler qu’ils ont retrouvé par grâce la ressemblance avec Dieu qui est parfaite en Jésus-Christ. Qui est le Christ ? Nous le connaissons à travers les saints, à travers ceux qui ont reçu de lui une force qui les a guéris et sanctifiés. Il n’est pas étonnant alors que cette femme audacieuse ait été nommée par des écrits apocryphes du nom de sainte Bérénice et qu’on la représente dans la tradition latine, à la 6° station du chemin de croix, prenant le risque d’essuyer le sang et la sueur qui ont coulé sur le visage de Jésus et renommée Véronique.

Qui est donc cette femme malade qui avait épuisé tous les recours médicaux de son temps sans succès et s’en est remise, par un simple acte de foi et un geste discret, à Jésus ? Il la cherche du regard jusqu’à ce qu’elle dise elle-même « toute la vérité ». Cette confession dont l’évangéliste préserve le secret est suivie d’une absolution : « Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal ». Car le salut apporté par le Christ ne peut être accueilli que dans une vraie relation avec le Christ Jésus et non seulement l’expérience d’une force. Le lien avec la parole du Christ est vital et c’est pourquoi celle-ci occupe une place centrale dans la célébration des sacrements. La parole y est proclamée et les prières liturgiques elles-mêmes sont structurées à partir des paroles de l’Évangile.

Après cette étape vers la maison de Jaïre, survient le sommet du drame. On vient annoncer à cet homme que sa fille est morte. On entend alors une troisième parole du Seigneur : « Ne crains pas, crois seulement ». Jésus a été présent sur le chemin avec cet homme inquiet, il lui a permis d’être témoin d’un acte de salut de sa part et c’est après cela seulement qu’il en appelle à sa foi. Voilà donc comment se prolonge la leçon de pastorale. Se mettre en route pour rejoindre ceux qui peinent dans leur détresse, s’intéresser à eux, qui sont-ils, que vivent-ils, entendre jusqu’à leur désespoir le plus radical et percevoir aussi la vérité sur le Christ qu’ils portent déjà sur le visage. Percevoir avec eux que la grâce du Seigneur est déjà à l’œuvre sur ce chemin, qu’elle guérit et sauve. Cela n’est pas abstrait, il importe de regarder ce qui se passe dans ce monde et qui est signe du Salut. Et alors, alors seulement, on peut appeler à la sérénité et à la foi : « Ne crains pas, crois seulement  ». La suite, le relèvement de la petite fille inanimée ne peut se produire que chez ceux avec qui Jésus a partagé tout le chemin pour en arriver là. Les autres, ceux qui s’agitent et qui pleurent, Jésus ne les veut pas avec lui auprès du corps de l’enfant. Seule la maman qui était restée là peut assister au miracle avec Jaïre et les disciples. « Jeune fille, je te le dis, lève-toi ! » Et après ça, Jésus ne veut pas de publicité. Il avait affirmé « elle n’est pas morte, elle dort », comme pour minimiser aux yeux des villageois la portée du miracle. Mais le père et la mère savent ce que Jésus a fait pour eux et c’est tout l’itinéraire qui compte et qui a du sens.

L’appel de Jésus est toujours un appel à se mettre debout. Le diacre, dans la liturgie, est le plus souvent debout, sa fonction liturgique est le service, cela se fait debout. C’est une posture qui répond à l’appel de Jésus : « lève-toi ! ». Tout ministère dans l’Église commence par cet appel. « Ce n’est pas vous qui m’avez choisis, mais c’est moi qui vous ai choisis » dit Jésus. La question, aujourd’hui, ce n’est plus « qui m’a touché ? », mais bien : qui entendra cet appel ? Aujourd’hui ? Demain ? Qui entendra l’appel pour servir à la manière de Jésus, pour mettre toutes ses forces au service de l’œuvre de Salut du Christ, en se mettant, avec Lui, en route vers les plus pauvres, vers les pécheurs ?

Pour ne pas craindre les difficiles conditions de l’exercice du ministère de prêtre ou de diacre aujourd’hui, dans notre société sécularisée, rappelons-nous ces mots du Seigneur : ne crains pas, crois seulement ! Qui entendra l’appel que le Christ adresse à ceux qu’il a choisis pour continuer avec lui de toucher le cœur des blessés de la vie et des pécheurs en faisant connaître la force de son amour sans limites ?

Le courage de répondre à l’appel à se lever, est nécessaire pour que l’Église notre mère, ne soit pas en deuil de ses enfants, en deuil de sa fécondité. Chers jeunes chrétiens de 2021, levez-vous pour marcher à la suite du Christ, pour que, comme Jaïre, nous ne restions pas prisonniers des voix désespérantes de ceux qui viennent nous dire, « ta fille vient de mourir, à quoi bon déranger encore le maître ? » Et vous les communautés chrétiennes d’aujourd’hui, ne cédez pas au démon du « A quoi bon ? », dérangez encore le maître ! Prions ensemble avec ténacité le maître d’envoyer des ouvriers pour sa moisson.

Merci Corentin, d’avoir entendu cet appel et d’oser avancer aujourd’hui en vous engageant pour toujours à suivre le Christ dans le sacrement de l’ordre pour la gloire de Dieu, la joie de l’Église et le Salut du monde !

Amen.

+ Mgr Laurent Camiade,
évêque de Cahors

Photographies : André Décup

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