Lettre pastorale de Mgr Camiade : la liturgie pour rencontrer le Christ

N°11 - Juillet 2026

Lettre intégrale (20 pages) distribuée le 8 septembre à Rocamadour.

Lettre pastorale n°11

Chers amis diocésains,

Rencontrer le Christ est le cœur de notre vie chrétienne. Cette rencontre peut passer par de multiples chemins et prendre beaucoup de formes différentes. Il suffit de voir la diversité des saints canonisés par l’Église pour mesurer cette liberté de l’Esprit Saint. Néanmoins, une réalité unifie l’Église dans la rencontre de tout le peuple de Dieu avec le Christ et c’est ce que l’on appelle la liturgie. C’est pourquoi je voudrais réfléchir avec vous sur ce sujet, dans notre contexte de société où 76 % des français ont été baptisés (91 % des plus de 65 ans, mais 42 % des 18-24 ans), mais seulement 2% vont à la messe chaque dimanche. On voit aussi que 41 % seulement des français disent croire en Dieu (tous ces chiffres viennent d’une enquête Ifop commandée par l’observatoire français du catholicisme, datée de mars 2025).

Ainsi, un noyau fervent de catholiques sont extrêmement attachés à vivre la liturgie de l’Église, au moins chaque semaine et quelques-uns chaque jour, tandis qu’un grand nombre n’y viennent qu’occasionnellement. Je pense qu’il y a un lien avec la perte de la foi : quand on ne prie plus, au bout du compte, on finit par ne plus croire. Et la prière liturgique est la plus structurante, elle rejoint le fond des âmes de la façon la plus essentielle en nous mettant en contact avec le mystère pascal de Jésus.

Je constate également que beaucoup parmi les catholiques les plus fervents auraient envie de partager avec d’autres la joie qu’ils éprouvent dans les célébrations liturgiques de l’Église, mais qu’ils peinent souvent à trouver les mots pour en parler. Après avoir travaillé ce sujet avec le conseil pastoral diocésain le 6 juin 2026 et afin d’aider ceux qui souhaitent approfondir le sens de la liturgie, j’ai rédigé avec cette lettre pastorale, une quinzaine de pages sur la manière dont la liturgie nous donne de rencontrer le Christ. Ce document de réflexion est fait pour être lu personnellement ou en groupe et susciter un approfondissement pour mieux témoigner.

Je constate aussi que certains catholiques continuent de fréquenter leurs églises en dehors des célébrations liturgiques, ils viennent se recueillir ou allumer un cierge. Certains ont leur parcours habituel d’un lieu à l’autre de l’église ou leur chaise habituelle devant telle ou telle statue. Beaucoup de personnes qui ne viennent jamais à la messe restent étrangement attachées à leurs églises et si l’on parle d’en désaffecter une qui ne sert plus, certains se révoltent, sans mesurer que, peut-être, s’ils venaient y prier plus souvent et s’y rassembler avec quelques autres, on n’en arriverait pas là ! Dans ma lettre pastorale de l’année dernière, j’ai demandé de développer les fraternités missionnaires locales : nos églises reprendraient vie et retrouveraient leur sens originel si des chrétiens de nos villages prenaient régulièrement du temps pour s’y retrouver, ne serait- ce que pour prier un chapelet, lire un texte biblique, chanter un cantique, partager les intentions de prière du monde actuel, du village, du quartier…

On remarque qu’un certain nombre de personnes aimeraient bien, en fait, rejoindre nos assemblées liturgiques, mais elles se sentent illégitimes ou ont peur de ne pas faire les choses comme il se doit, d’être jugées voire exclues. La question de l’accueil et de la manière dont nous invitons à la messe est donc très importante. Le site internet d’une paroisse est souvent une première vitrine qui rassure ou inquiète. Mais le premier accueil à l’entrée de l’église doit aussi être particulièrement soigné.

Par ailleurs, des questions se posent autour de l’avenir de nos célébrations, vu le peu de fidèles en certains lieux et le petit nombre de prêtres. Le dimanche, il faut déjà souvent faire quelques kilomètres pour rejoindre une messe. Les mariages et les baptêmes sont moins nombreux, aussi des prêtres ou des diacres arrivent encore à se répartir ces célébrations même quand certaines dates sont très demandées. Les funérailles restent nombreuses, 91 % des français de plus de 65 ans étant baptisés. Les prêtres ne peuvent pas présider toutes les sépultures et, grâce à Dieu, quelques laïcs formés et mandatés conduisent alors les célébrations. À chaque fois, c’est la liturgie de l’Église qui se déploie.

De manière encourageante, le nombre d’adultes qui demandent le baptême, la confirmation, la première communion est en constante augmentation depuis quelques années. Par exemple 60 adultes ont été confirmés cette année dans le Lot. Il est nécessaire d’accompagner ces nouveaux venus et de les aider à sentir l’importance des célébrations liturgiques pour nourrir sa foi.

La qualité de nos liturgies, comme la transformation qu’elles opèrent dans nos cœurs pour mieux vivre la charité fraternelle témoignent de notre attachement à Jésus-Christ.

Voici les sept pistes de réflexion que je propose dans le texte sur la liturgie intitulé « Offre à Dieu le sacrifice d’action de grâce » (titre emprunté au psaume 49) :

  • 1/ Pour bien saisir l’importance de la liturgie de l’Église, il est vital de réaliser que nous y participons en réponse au désir de Dieu et à son appel. L’Église, avec ses moyens actuels, le nombre limité de prêtres, les communautés vivantes d’aujourd’hui, continue de faire retentir cet appel du Seigneur. Rencontrer Jésus-Christ est possible parce qu’il le veut. Il attend de nous que nous le rencontrions avec tout ce que nous sommes et avec ce que nous portons dans nos cœurs, avec tout notre environnement.
  • 2/ Le langage de la liturgie comme celui de la bible est un langage symbolique. En tant que tel il ne correspond pas forcément à nos habitudes de langage scientifique ou juridique. Un symbole renvoie à tout un système de significations et il vient toucher non seulement notre capacité de raisonner mais aussi notre cœur, nos émotions, nos souvenirs. Ainsi, la liturgie nous évangélise en profondeur. Mais cela suppose pour nous de nous ouvrir à son langage propre, de nous familiariser avec ce que Dieu a choisi comme style de communication pour se faire proche de nous.
  • 3/ La symbolique met tout en lien, la création, les cultures, les hommes et les femmes. Alors nous devons comprendre et faire comprendre que tous sont invités au repas des noces de l’Agneau et personne n’est indigne de s’approcher, même s’il convient de se préparer et de se disposer avec toute notre bonne volonté. La convocation de Dieu à se rassembler pour célébrer son amour infini concerne d’ailleurs aussi bien ceux qui vivent sur la terre aujourd’hui que ceux qui sont passés de ce monde au Père, ainsi que les anges de Dieu.
  • 4/ Les fidèles catholiques d’aujourd’hui montrent souvent qu’ils aiment que la liturgie soit belle. Ceci n’est pas seulement un enjeu pour que nous nous plaisions dans nos célébrations. Mais le soin apporté à la liturgie vise à montrer à Dieu notre amour, ce qui passe par l’offrande de ce que nous avons de plus beau. Notre rapport à la beauté peut avoir besoin d’être purifié et correctement réorienté vers le Seigneur mais nous n’avons pas à craindre d’investir de l’énergie pour faire de belles liturgies. Cela fait partie de notre réponse à ce que nous avons perçu de la beauté de Dieu.
  • 5/ Il me semble que la question de la forme de la liturgie est un sujet sensible. Ce sujet démange ceux qui restent attachés au missel ancien car il leur semble que le missel de saint Paul VI relativise trop les formes des rites. C’est un point d’attention que nous devons avoir en respectant les rubriques du missel et en nous efforçant de mettre les formes. Il y a, dans le respect des formes traditionnelles, quelque chose qui relève de la foi en l’incarnation : le Christ n’est pas venu rencontrer les hommes de manière informe ni abstraite, mais en s’incarnant, dans un temps et dans un lieu, dans une culture avec ses rites et son langage. Nous recueillons l’incarnation du Verbe comme un héritage précieux, transmis sur vingt siècles de tradition et enrichi à chaque moment de l’histoire de l’Église.
  • 6/ La réforme liturgique de Vatican II, en favorisant la « participation pleine, consciente et active » des fidèles a mis en valeur la dimension du dialogue dans la liturgie : Dieu nous parle et nous prenons le temps d’écouter sa Parole, et nous lui répondons, car la liturgie est une rencontre et un vrai dialogue. Les diacres, les lecteurs et lectrices, tous les acteurs de la liturgie viennent compléter le ministère indispensable des prêtres et manifester cette dimension du dialogue liturgique.
  • 7/ Enfin, en parcourant les différentes célébrations qui composent la liturgie de l’Église, nous pourrons mieux comprendre quelle richesse la tradition nous a léguée. Cela apporte quelques pistes de réflexions sur la façon de vivre aussi notre foi quand il devient compliqué de participer à la messe dominicale ou que les prêtres se font rares, mais également de penser aux possibilités multiples pour les fraternités locales missionnaires de faire vivre leurs églises, même en dehors du dimanche, jour où il convient chaque fois que possible de se rassembler autour de l’eucharistie.

Une 8° partie est consacrée à l’énumération de quelques points d’attention et de recommandations pour notre vie liturgique pratique.

Ce document sera distribué avec la présente lettre pastorale lors de la fête de la nativité de la Vierge, le 8 septembre 2026 à midi, à Rocamadour, et les prêtres et autres personnes présentes représentant les paroisses pourront la diffuser ensuite auprès de tous ceux qui n’étaient pas sur place.

Notre-Dame est la « servante du Seigneur » (cf. Lc 2,38) et le « modèle de toute l’Église dans l’exercice du culte divin… » parce qu’elle est « modèle du culte qui consiste à faire de sa propre vie une offrande à Dieu » (Saint Paul VI, exhortation apostolique Marialis cultus (1974), n°21). Qu’elle nous accompagne toujours dans nos célébrations liturgiques pour que celles-ci soient de vraies rencontres avec son divin fils, Jésus le Christ.

+ Laurent CAMIADE
Évêque de Cahors

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Offre à Dieu le sacrifice d’action de grâce ! La liturgie pour rencontrer le Christ

Psaume 49 (Heb. 50) :

01 Le Dieu des dieux, le Seigneur, parle et convoque la terre du soleil levant jusqu’au soleil couchant. 02 De Sion, belle entre toutes, Dieu resplendit. 03 Qu’il vienne, notre Dieu, qu’il rompe son silence ! Devant lui, un feu qui dévore ; autour de lui, éclate un ouragan. 04 Il convoque les hauteurs des cieux et la terre au jugement de son peuple : 05 « Assemblez, devant moi, mes fidèles, eux qui scellent d’un sacrifice mon alliance. » 06 Et les cieux proclament sa justice : oui, le juge c’est Dieu !

07 « Écoute, mon peuple, je parle ; Israël, je te prends à témoin. Moi, Dieu, je suis ton Dieu ! 08 « Je ne t’accuse pas pour tes sacrifices ; tes holocaustes sont toujours devant moi. 09 Je ne prendrai pas un seul taureau de ton domaine, pas un bélier de tes enclos. 10 « Tout le gibier des forêts m’appartient et le bétail des hauts pâturages. 11 Je connais tous les oiseaux des montagnes ; les bêtes des champs sont à moi. 12 « Si j’ai faim, irai-je te le dire ? Le monde et sa richesse m’appartiennent. 13 Vais-je manger la chair des taureaux et boire le sang des béliers ?

14 « Offre à Dieu le sacrifice d’action de grâce, accomplis tes voeux envers le Très-Haut. 15 Invoque-moi au jour de détresse : je te délivrerai, et tu me rendras gloire. »

16 Mais à l’impie, Dieu déclare : « Qu’as-tu à réciter mes lois, à garder mon alliance à la bouche, 17 Toi qui n’aimes pas les reproches et rejettes loin de toi mes paroles ? 18 « Si tu vois un voleur, tu fraternises, tu es chez toi parmi les adultères ; 19 Tu livres ta bouche au mal, ta langue trame des mensonges. 20 « Tu t’assieds, tu diffames ton frère, tu flétris le fils de ta mère. 21 Voilà ce que tu fais ; garderai-je le silence ? « Penses-tu que je suis comme toi ? Je mets cela sous tes yeux, et je t’accuse. 22 Comprenez donc, vous qui oubliez Dieu : sinon je frappe, et pas de recours !

23 « Qui offre le sacrifice d’action de grâce, celui-là me rend gloire : sur le chemin qu’il aura pris, je lui ferai voir le salut de Dieu. »

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Le Seigneur appelle à se rassembler pour offrir à Dieu le sacrifice d’action de grâce. C’est ce que fait ressortir le psaume 49, mis en exergue de ce document. Depuis la venue du Christ qui s’est offert une fois pour toutes, ce sacrifice est définitivement offert et agréé par le Père. Mais il se prolonge dans la liturgie de l’Église et se perpétue dans le sacrement de l’eucharistie. Nous pouvons remarquer une alternance dans ce psaume 49 : tantôt c’est le psalmiste qui parle, tantôt c’est Dieu. Cela ressemble à un dialogue. Et au verset 6, ce sont les cieux qui disent « oui, le juge c’est Dieu ! ». Le ciel prend donc part à la conversation entre Dieu et l’homme. D’autre part, Dieu s’adresse tantôt au peuple, tantôt à l’impie pour lui reprocher son incohérence et ses injustices. Un refrain est répété : « offre à Dieu le sacrifice d’action de grâce ».

Dans les pages qui suivent, comme annoncé dans ma lettre pastorale n° 11, je voudrais proposer une réflexion sur la liturgie de l’Église, dont l’eucharistie est l’acte principal, le centre. Si on se demande : quel est le but de la liturgie ? La réponse est claire : répondre à l’appel du Seigneur qui désire que le mystère pascal de Jésus nous rejoigne dans notre quotidien et que notre vie concrète soit identifiée au mystère pascal de Jésus. Comme le rappelle Léon XIV, « ce mystère nous est rendu sacramentellement présent précisément dans la liturgie, de sorte que chaque fois que nous participons à l’assemblée réunie « en son nom » (Mt 18, 20), nous sommes plongés dans ce Mystère » (Catéchèse du 20 mai 2026, Rome).

La liturgie suppose notre décision de répondre à l’appel du Seigneur à faire une place au Christ dans notre vie, une place qui lui est consacrée et où l’on se tourne avec Jésus vers le Père. En faisant cette place dans notre vie, nous introduisons une brèche dans le rythme trépidant de notre vie moderne. Nous nous mettons sur « pause » et nous laissons Dieu agir. Dieu attend que nous consacrions du temps dans notre existence pour laisser pleinement ce mystère pascal du Christ nous rejoindre afin qu’il saisisse toute notre vie et que nous puissions, en réponse, offrir notre vie et la vie du monde en sacrifice spirituel à Dieu. Le pape François, dans sa lettre desiderio desideravi du 29 juin 2022 avait mis en évidence le désir de Jésus : Jésus a désiré d’un grand désir manger sa Pâque avec ses disciples (cf. Lc 22,15). Jésus désire que son mystère pascal nous rejoigne. Il ne veut pas d’abord que nous lui donnions quelque chose, il veut d’abord s’offrir à nous, gratuitement et que nous prenions donc le temps de l’accueillir et recevoir sa grâce. La liturgie est le lieu concret, dans l’Église, où Jésus s’offre pleinement et gratuitement à nous. Et parce qu’il nous fait ce cadeau, nous lui répondons par notre disponibilité, notre louange et notre action de grâce. Et nous essayons de conformer nos vies à la sienne. Et cela Lui rend gloire !

1 - Dieu invite à son festin
Le Seigneur parle et convoque la terre (Ps 49,1)

Lorsque nous avons réfléchi à la liturgie avec le conseil pastoral diocésain, il est apparu à tous qu’il est très important de réaliser que le Christ désire manger sa Pâque avec nous. Cette prise de conscience change tout : nous ne venons pas pour nous-mêmes à la messe, mais pour entrer dans le projet de Dieu, parce qu’Il nous aime. Il parle et convoque la terre comme disait le psaume 49. Le mystère pascal, c’est précisément ce mouvement bouleversant qui jaillit du cœur de Dieu et veut se communiquer au plus grand nombre, à «  toute la terre ». Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique (cf. Jn 3,16). Célébrer le mystère pascal grâce à la liturgie de l’Église, c’est tout le contraire des cultes païens qui visaient à capter quelque chose de la puissance supposée des divinités. Il s’agit plutôt de recevoir le don de Dieu, de répondre à sa convocation amoureuse et d’ouvrir nos cœurs à cet amour.

Quel que soit notre âge et notre condition sociale, quelle que soit notre histoire, notre sensibilité, il reste vrai que le Seigneur nous attend à la messe. Un très jeune saint italien du XXI° siècle avait étonnamment compris cela : saint Carlo Acutis. Ce garçon mort d’une leucémie foudroyante en 2006, à l’âge de 15 ans, avait eu néanmoins le temps de mûrir un attachement à l’eucharistie qui n’avait rien de superficiel. Depuis tout jeune, sa nounou polonaise, Beata, lui avait permis de connaître la foi chrétienne et elle l’emmenait avec elle à la messe. Il désirait beaucoup communier et, du fait de sa précocité spirituelle, on lui permit de faire sa première communion à l’âge de 7 ans, deux ans plus tôt que les autres enfants de sa paroisse. Il visitait déjà régulièrement le mystère eucharistique de la présence de Jésus en l’adorant dans les tabernacles. Il s’était très tôt laissé attirer par Jésus et, quoique vivant dans une famille très peu pratiquante, peu à peu, il a fait comprendre à ses parents, en particulier à sa mère qui, finalement, l’accompagnerait presque tous les jours à la messe, à quel point cette célébration est une rencontre, un « évènement ». Carlo l’écrivait d’une manière vigoureuse dans une de ses méditations sur l’eucharistie : « Si les chrétiens comprenaient ce qu’est la messe, ils se battraient pour entrer dans l’église, pour ne plus la quitter, car c’est vraiment un acte créateur de vie en nous, et c’est la vie même de Jésus. La messe n’est pas une dévotion : la messe est un événement, quelque chose de grand qui se passe en nous, dans notre vie, dans lequel nous sommes impliqués avec Jésus, comme si nous étions co-immolés avec lui. » (Texte publié dans « Carlo Acutis, une âme de feu !  » Artège, 2025, p. 249)

Dans notre diocèse de Cahors, sur tout le territoire du Lot, nous bénéficions encore d’une trentaine de prêtres qui donnent accès facilement à l’eucharistie le dimanche. Personne n’a besoin de faire plus de 20 minutes de trajet pour bénéficier de la messe dominicale. Si nous comparons cela à beaucoup d’autres diocèses, même proches de chez nous ou plus encore dans bien des pays du monde, il faut réaliser que c’est un privilège. Le Seigneur nous gâte et il nous bénit. J’entends encore cependant des prêtres me dire que, certains jours, ils n’ont pas vu plus d’une quinzaine de fidèles à la messe dominicale dans tel ou tel village. Cela me confirme dans l’idée que nous ne manquons pas tant de prêtres que de croyants, que de baptisés conscients que le Seigneur vient vers eux et qu’il les attend. Après son discours sur le pain de vie ou Jésus a enseigné que son corps est la vraie nourriture et son sang la vraie boisson et que celui qui mange de ce pain vivra éternellement, il se désole de voir partir de nombreux disciples qui trouvent ce message trop difficile. Il dit même à ses Apôtres : voulez-vous partir vous aussi ? (Cf. Jn 6,67) Et c’est là que Pierre a cette parole très belle : Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Mais ce caractère vital de la présence du Seigneur et de l’eucharistie n’est pas compris par tous : 76 % des français sont baptisés catholiques mais seulement 2% vont à la messe chaque dimanche (cf. Sondage Ipsos/Observatoire du catholicisme, 2025). Je n’ose même pas parler du si petit nombre qui viennent aussi à la messe en semaine quand ils le peuvent.

Malgré des tendances à la baisse depuis des décennies, on observe aujourd’hui un mouvement de retour, porté surtout par des jeunes, mais aussi des adultes qui retrouvent le chemin de l’Église, notamment en participant à la liturgie de la messe. La figure de saint Carlo Acutis n’est peut-être pas un épiphénomène isolé, mais bien au contraire le signe annonciateur de ce que Jésus-Christ veut faire connaître son désir de partager avec nous sa vie à travers la célébration de son sacrifice qui sauve le monde. Carlo est un exemple pour les jeunes par sa vie spirituelle, son dévouement quotidien auprès des plus fragiles, des pauvres et des malades qu’il pouvait rencontrer et aussi par sa pureté de vie et sa joie rayonnante. Mais, en bien des points, il est aussi un exemple pour les adultes. C’est un saint pour notre époque. « Un saint qui buvait du Coca, mangeait des pop-corn et du Nutella, qui riait, qui aimait regarder des films, faire du sport ou jouer aux jeux video, tout en laissant à Dieu la première place. » (Marie et Jean-Baptiste Maillard, « Carlo Acutis, une âme de feu ! », livre déjà cité ci-dessus, p. 220) La clé de cette sainteté moderne est sans nul doute sa participation active et consciente à l’eucharistie où « Dieu parle et convoque la terre » (Ps 49,1).

Notons également que cette convocation de « la terre » par Dieu, si elle signifie sans doute d’abord un appel adressé aux êtres libres que sont les humains, n’exclut rien de l’ensemble de la planète. Les préoccupations écologiques actuelles nous aident à réaliser que Dieu n’appelle pas seulement nos âmes à le rejoindre, mais aussi nos corps et tout l’environnement avec lequel ils interagissent et qui est appelé à participer à l’action de grâce de la liturgie chrétienne. Cela mérite d’être rappelé : nul ne vient jamais à la messe seulement pour soi-même, dans un mouvement individualiste. Le Seigneur nous a appelés personnellement, mais pas pour une rencontre avec Lui isolée de notre environnement. Bien au contraire, nous apportons avec nous notre vie, nos relations, tout ce qui nous relie au monde et, en définitive, la terre entière. En nous appelant, « le Seigneur convoque la terre ». Spécialement pendant la prière eucharistique, lorsque le mystère pascal de Jésus se rend présent sur l’autel, ce n’est pas pour que nous en soyons spectateurs, mais, comme disait saint Carlo Acutis, pour que nous soyons en quelque sorte «  co-immolés avec lui », c’est-à-dire que nous lui offrions spirituellement notre vie et tout ce qui, dans le monde, lui est relié.

Si nous participons à une célébration liturgique avec un cœur vide de tout désir, avec seulement notre ennui, en pensant que notre vie est inintéressante, alors nous allons nous ennuyer pendant cet office. Et nous en repartirons sans joie, sans avoir vu que Dieu nous aime, sans avoir été illuminés par la parole du Christ. Or nous sommes les fils bien-aimés du Père. Alors, même notre ennui, même ce qui nous semble a priori inintéressant, terre à terre ou sans valeur aux yeux de Dieu, nos labeurs quotidiens, nos douleurs, notre sommeil ou nos distractions ont pour Lui qui nous aime tant, une immense valeur. Nous pouvons tout remettre entre ses mains pour qu’Il éclaire notre vie, car il y trouve sa joie (cf. Mt 17,5). Et parce que Dieu trouve sa joie dans notre vie, notre existence, même la plus ordinaire, en est transfigurée. C’est pour cela que formuler des intentions de prière qui expriment réellement nos désirs, nos préoccupations actuelles, nos inquiétudes et nos espérances aide à nous introduire dans la célébration du mystère pascal de Jésus, à laquelle «  le Seigneur convoque la terre ».

2 - Retrouver le sens des symboles
Du soleil levant jusqu’au soleil couchant (Ps 49,1)

La nouvelle traduction de la prière eucharistique n° III a réintroduit un bout de phrase qui avait sauté dans la précédente : « tu ne cesses de rassembler ton peuple, afin que du levant au couchant du soleil, une offrande pure soit présentée à ton nom ». D’une part, le rôle du peuple était déséquilibré dans la précédente traduction en suggérant qu’il pouvait offrir de lui-même une offrande pure, tandis que le texte latin dit bien que cette offrande est présentée mais elle l’est par le Christ avant de l’être par le peuple parce qu’il s’associe au sacrifice du Christ. Mais d’autre part, la mention du levant et du couchant du soleil avait été remplacée par la simple formule « partout dans le monde », moins poétique, mais aussi marquée par l’habitude d’un langage technique qui se veut précis, tandis que le langage biblique est symbolique, il part du réel, des choses créées pour mettre en relation avec les choses invisibles. Le texte latin de cette prière s’appuie d’ailleurs sur le psaume 49 mis en exergue dans la présente lettre pastorale. Dieu nous parle à travers sa création, les créatures ont une portée symbolique. Dans Laudato si, le pape François rappelait que « Les Sacrements sont un mode privilégié de la manière dont la nature est assumée par Dieu et devient médiation de la vie surnaturelle. À travers le culte, nous sommes invités à embrasser le monde à un niveau différent. L’eau, l’huile, le feu et les couleurs sont assumés avec toute leur force symbolique et s’incorporent à la louange. » (n° 235) Il s’agit, non pas seulement d’évoquer une universalité abstraite (« partout dans le monde ») mais bien d’embrasser le monde réel où Dieu est présent (comme la symbolique du soleil le suggère).

Il me semble que si nous écoutons et accueillons les catéchumènes et les recommençants, tous ceux qui frappent à la porte de l’Église aujourd’hui, avec leurs itinéraires extrêmement variés et souvent imprévisibles, ressort précisément cette intuition qui les a touchés : le Christ a donné sa vie pour moi. En tout cas, dans les lettres de demande de baptême ou de confirmation que je reçois des adultes et, de plus en plus aussi, dans celles des adolescents, il y a cette dimension d’une découverte que nous sommes aimés et qu’il est temps de se laisser aimer, avant même tout engagement et toute structuration doctrinale de la foi. Mais les accompagnateurs de catéchumènes signalent qu’au moment de la première demande de baptême ou de confirmation, la conscience d’être aimé par le Christ n’est pas toujours très claire. En revanche, le fait de demander un sacrement témoigne de ce que le signe qui est attendu a déjà rejoint l’existence de la personne qui demande. Sans savoir exactement pourquoi, le baptême ou la confirmation, voire la communion (pour ceux qui la demandent explicitement), sont apparus désirables pour un motif ou un autre. Ils représentent quelque chose, souvent de mal défini mais de bénéfique.

Certes, quelques motivations sociologiques peuvent parfois encore exister (car dans ma famille tout le monde est baptisé… ou pour devenir parrain ou marraine d’un neveu… ou parce que je veux m’enraciner dans la culture chrétienne de la France…). Et, dans notre société liquide sans repères, un besoin d’identité et d’appartenance est souvent ressenti. Mais les sacrements demandés, même sans deviner toute leur valeur spirituelle, apparaissent déjà comme des symboles qui signifient quelque chose, qui suscitent un désir, qui ouvrent sur une autre dimension et témoignent d’un appel.

Il n’est donc pas très difficile, même dans une société marquée par une culture scientifique et technique, de se laisser toucher par les symboles. Ce sont des réalités visibles qui nous mettent en contact avec l’invisible et nous transforment. Peut-être que le besoin actuel de retrouver la signification de chacune des créatures afin de mieux respecter et protéger la création a pu déclencher une redécouverte du langage symbolique. Ainsi, la signification si riche de l’eau, la force d’un geste comme l’imposition des mains ou la portée révolutionnaire du pain partagé sont-ils accessibles à tous ceux qui les considèrent avec un cœur ouvert. Je me souviens de la veillée baptismale qu’avait célébrée saint Jean-Paul II à Longchamp lors des JMJ de Paris en 1997. Le pape a baptisé de jeunes adultes en les aspergeant abondamment d’eau bénite, ce qui a frappé tout le monde et a rendu la symbolique baptismale très parlante. La foule entassée sur l’hippodrome, encore transpirante de la chaleur de la journée, a ressenti ce geste ample et nous avons tous frémi et été remplis de joie par cette effusion d’eau vive qui faisait plonger les jeunes dans la mort de Jésus pour ressusciter avec Lui et devenir ainsi fils et filles de Dieu. Cela illustre le besoin de rendre significatifs les gestes liturgiques en leur donnant de l’amplitude, de la chair, en soignant la forme, en cultivant la beauté (nous y reviendrons).

Dans une catéchèse donnée à Rome le 3 juin dernier, le pape Léon XIV a dit : « Un signe est symbolique lorsqu’il est capable de renvoyer non seulement à une idée, mais à tout un système de significations et de valeurs. Ainsi, par exemple, lorsque nous sommes aspergés avec l’eau bénite, cela ravive en nous la conscience du don reçu lors du baptême et notre adhésion à la vie nouvelle en Christ. Deuxièmement, les symboles ont essentiellement un caractère pratique, étant avant tout des actions : les plus simples et courantes, comme s’agenouiller et se donner la paix, ou les plus exigeantes, comme les actes constitutifs de chaque sacrement. Surtout, les symboles ont une dimension singulière, performative et transformatrice, tant envers les éléments matériels qui les composent qu’envers ceux qui entrent en contact avec eux, générant un sentiment d’appartenance, touchant le cœur et l’esprit, suscitant d’authentiques relations ecclésiales. » Ces réflexions très denses soulignent en fin de compte la force des symboles, leur capacité à transformer ceux qui se laissent toucher par eux. Le psaume 49 que nous suivons dans cette lettre insiste sur l’hermétisme des impies qui ont les paroles du Seigneur à la bouche mais ne les mettent pas en pratique. Ils se sont fermés à la force symbolique de la Parole de Dieu qui, en touchant nos cœurs, vient les transformer. Mais celui qui offre le sacrifice d’action de grâce rend gloire à Dieu car il a pris le temps de poser des actes pour laisser le Seigneur toucher et transformer son existence.

3 - Tous invités
Dieu convoque les hauteurs des cieux et la terre au jugement de son peuple (Ps 49,4).

Depuis quelques années, le réveil de l’appel au baptême et aux autres sacrements sort du cadre des fortes tendances baissières de la société moderne. La sécularisation demeure très prégnante et, pour beaucoup de nos contemporains, seule une compréhension raisonnée, scientifique et pratique, pourrait motiver une orientation de vie. Or l’apparition de demandes sacramentelles chez des adultes dont de nombreux jeunes, va à l’encontre de cette sécularisation. Mais ce mouvement va également à rebours de recherches spirituelles très nombreuses actuellement et qui refusent les dogmes en prétendant transcender les religions par des formes non religieuses de méditation et des exercices visant le bien-être personnel (Yoga, Qi gong, Reiki et autres thérapies énergétiques ou techniques de développement personnel, etc.).

Il est possible que, ces dernières décennies, la désaffection de la pratique religieuse soit profondément liée à une prise de distance par rapport au langage symbolique, qui est pourtant celui des Écritures, qui est aussi celui de la liturgie et dont le pape François expliquait qu’on « ne peut y renoncer parce que c’est ainsi que la Sainte Trinité a choisi de nous atteindre à travers la chair du Verbe » (Lettre Desiderio desideravi n. 44). Certes, on parle d’une crise multifactorielle et chacun peut avoir sa théorie sur la chute de la pratique religieuse au XX° siècle. L’historien Guillaume Cuchet a semblé mettre en évidence un fort décrochage des jeunes en 1965, suite au Concile Vatican II. Selon lui, en paraissant remettre en cause ce que l’Église avait toujours cru et pratiqué (la messe dominicale obligatoire et la confession des péchés en particulier) l’événement du Concile tel qu’il a été compris par beaucoup, aurait provoqué et inscrit dans la durée une désaffection des pratiques liturgiques des catholiques. Mais plus profondément, si l’impression d’avoir perdu les raisons de pratiquer les sacrements a été si nette, n’est-ce pas parce que la perception du langage symbolique des rites, uniquement perçus alors comme des devoirs religieux à accomplir sous peine de péché mortel, était déjà perdue depuis longtemps, dissoute dans une culture rationaliste et individualiste ?

Trop souvent, j’ai entendu des catéchistes s’évertuer à expliquer aux enfants que la messe est importante parce qu’elle nous fait du bien ou que la confession provoque un apaisement ou toute sortes de sensations fortes. Même si ces effets psychologiques peuvent se produire -pas toujours d’ailleurs- ce ne sont pas les raisons fondamentales de recourir aux sacrements. C’est bien plutôt parce que « Dieu convoque les hauteurs des cieux et la terre au jugement de son peuple » (Ps 49,4) que nous sommes invités à entrer dans les célébrations liturgiques de l’Église comme on répond à l’invitation d’un Père bienveillant qui seul peut nous gracier de nos péchés et qui désire que nous l’aimions avec la même gratuité avec laquelle Lui-même nous a aimés et nous aime encore. Ce n’est pas à cause de ce que je désirerais ressentir subjectivement que j’entre dans une célébration liturgique, mais pour rencontrer quelqu’un, Jésus-Christ, qui nous mène, par l’Esprit Saint, vers son Père et notre Père.

De plus, dans la liturgie, Dieu convoque aussi les hauteurs des cieux, les anges, les saints, les personnes qui nous ont quittées et rejoignent la maison du Père par la grâce du Christ. Le visible y est relié à l’invisible. Le réel ne se limite pas au palpable ni au ressenti, mais il s’ouvre aux dimensions de l’éternité, à l’invisible, à l’imperceptible que la foi et la Parole de Dieu nous révèlent. Une telle convocation nous dévoile la vérité sur nous-même. C’est un jugement qui est l’illumination de nos vies par la présence de Dieu. D’où l’appel à transformer et perfectionner notre existence qui est indissociable de la liturgie, pas seulement dans le cadre du sacrement du pardon, mais dans toute célébration. Notre désir d’union à Dieu s’accroit par l’expérience qui nous en est donnée et nous sommes ainsi appelés à grandir en vertu, à progresser dans la mise en pratique de la parole de Dieu. Car celui qui dit « Seigneur, Seigneur » sans faire la volonté du Père n’entre pas dans le royaume des Cieux (cf. Mt 7,21). Les enjeux de conversion sont nombreux en notre temps : ne plus saccager la nature, ajuster nos politiques migratoires, respecter la vie humaine et la justice sociale, ne pas abdiquer nos responsabilités en faveur d’algorithmes, parler aux autres avec respect et délicatesse, savoir dire merci et encourager, etc.

Je crois qu’il n’est pas superflu de rappeler que nous sommes tous invités à la messe. Même si les exigences éthiques de l’Évangile sont élevées, personne n’est illégitime à entrer dans une église. On entend dire que beaucoup de personnes craignent de ne pas être à leur place dans nos assemblées pour diverses raisons. Or, tous sont les bienvenus, à la seule condition de respecter ce qui se passe, si possible avec une tenue décente, même ordinaire. Venir recevoir la communion n’est pas toujours opportun, il faut être baptisé et, souvent, passer par l’étape préalable du sacrement de pénitence afin de s’assurer d’être « en état de grâce ». Du reste, il n’est pas anodin de constater, depuis deux ans, l’afflux de jeunes à la célébration du mercredi des Cendres : ils viennent y accomplir un rite pénitentiel ouvert à tous.

Certains nouveaux venus ne savent pas exactement quels gestes ils devraient poser et ils ont souvent l’impression que les pratiquants ne font pas tous la même chose, loin de là, ce qui accentue leurs hésitations. Mais peu importe car venir voir, venir prier, venir écouter est toujours possible et n’autorise aucun jugement de quiconque. Jésus, dans une parabole, donne ainsi un ordre à ses serviteurs « Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les » (Mt 22,9). Il n’y a aucun critère de sélection a priori. Les portes des églises sont ouvertes à toutes les bonnes volontés.

4 - La beauté
De Sion, belle entre toutes, Dieu resplendit (Ps 49,2)

Parmi les catholiques de tradition également, on n’a pas toujours développé l’ouverture à la portée symbolique des rites, préférant la rationalité de la foi à la ritualité ou l’engagement au culte. Souvent, une méfiance viscérale se manifeste encore vis-à-vis de la beauté et de l’émotion esthétique, suspectées de séductions trompeuses ou de superficialité. Il est vrai qu’il ne faut pas confondre chant liturgique et concert ! Nous venons pour louer Dieu et non pour applaudir des chantres et des organistes, aussi talentueux soient-ils. Mais il est aussi assez souvent apparu, dans un passé récent, que pour être crédible vis-à-vis du monde moderne, il fallait rendre compte de la rationalité de la foi et de son efficacité pour développer des qualités morales, plutôt que de se laisser attirer, que d’expérimenter que Jésus est vivant pour nous et fait de nous son Peuple, un peuple sacramentel, signe efficace du Salut du monde.

Plus profondément encore, la question de savoir si Dieu désire vraiment notre liturgie est décisive. Dans le psaume 49, Dieu lui-même pose cette question : « Vais-je manger la chair des taureaux et boire le sang des béliers ? » (Ps 49,13) Certes, il y a là une mise en cause du culte trop formel de l’Ancienne Alliance, surtout quand il est pratiqué sans s’exercer par ailleurs à la justice dans les relations sociales. Mais c’est aussi une question plus essentielle : Dieu a-t-il besoin de notre liturgie ? Est-ce que cela lui apporte quelque chose ? Dans l’eucharistie, c’est nous qui mangeons, pas Dieu. Beaucoup de catholiques ont relativisé les impératifs liturgiques sous le prétexte que «  Dieu n’en demande pas tant  » ou que Dieu «  n’a pas besoin de notre louange » comme dit la préface commune n° 4 du missel romain. On oublie alors la suite de la phrase : « Tu n’as pas besoin de notre louange et pourtant c’est toi qui nous donnes de répondre à tes bienfaits : nos chants n’ajoutent rien à ce que tu es, mais nous font progresser vers le salut ». Si l’initiative de Dieu est gratuite, s’il n’a pas besoin de manger la chair des taureaux ni de boire le sang des béliers ni de notre louange, il nous offre pourtant, gratuitement, de répondre à ses bienfaits. Voilà, encore une fois, le motif de le célébrer, le motif central qui vient de l’initiative divine, de sa convocation et plus fondamentalement encore de son désir de manger la Pâque avec ses disciples. L’enjeu est la relation avec lui. Et cette relation, pour ne pas être hypocrite de notre part, suppose un investissement personnel et collectif. On n’offre pas à quelqu’un qu’on aime des choses laides, on choisit pour lui les plus belles. Et le psaume 49 n’hésite pas à souligner la beauté de Sion (49,2), la beauté de la terre d’Israël, ce qui est un thème biblique récurrent. Dieu aime la beauté de ses créatures. Elle fait resplendir sa propre beauté.

Lors de mes visites pastorales et des célébrations régulières que je préside dans l’ensemble du diocèse, je suis très touché par le soin que mettent les équipes liturgiques, les chantres, les sacristines et sacristains, les virtuoses de l’art floral et bien d’autres, à rendre belles les liturgies festives. Lors de la dernière messe chrismale, nous avons honoré les chantres du diocèse et ils ont reçu une bénédiction spéciale avec des encouragements pour la précieuse mission qu’ils remplissent et qui conditionne une part importante de la joie de célébrer le Christ, mais aussi de l’authenticité de notre louange qui ne peut se contenter de médiocrité. Leur posture, si elle est clairement celle d’un service de la louange du Peuple de Dieu et non de mise en valeur de leur ego, est une grande aide et un exemple pour toute l’assemblée ainsi entraînée dans un mouvement vers Dieu. Plus encore, si les chantres et les instrumentistes se mettent au service de l’expression des sentiments religieux de l’assemblée, de sa tristesse face au péché comme de sa joie devant le Christ qui se fait proche de nous, ou encore de la compassion des fidèles envers les souffrants et envers le Christ lui-même souffrant pour nous sur la croix ainsi que de l’émerveillement du peuple devant la puissance infinie du Dieu qui ressuscite son Fils, alors, les musiciens liturgiques auront accompli un véritable ministère.

D’une façon générale, nous ne devrions pas négliger le fait qu’une liturgie qui, objectivement, est perçue comme belle, possède un pouvoir de rassemblement. De même que « l’église communale est le château de tous » selon la formule du sociologue Yann Raison du Cleusiou, une belle liturgie apparaît comme un bien commun de tous, quelles que soient les histoires individuelles et les clivages sociaux.

5 - Mettre les formes ?
Comprenez donc, vous qui oubliez Dieu (Ps 49,22)

En liturgie, la question de la forme, est une question sensible. Ce n’est pas seulement parce que la forme ancienne du missel romain (le missel dit « de saint Pie V ») attire quelques fidèles qui y tiennent beaucoup (parfois avec un peu de snobisme me semble-t-il, d’autant qu’ils sont peu nombreux dans le Lot : ce sont surtout des touristes et des résidents estivaux qui participent aux célébrations proposées en latin). Ce que je voudrais principalement souligner, c’est que nous sommes parfois un peu gênés par la question de la forme et du fond. Nous les opposons souvent en considérant que ce qui compte, c’est notre intention profonde, la pureté de notre foi et que le formalisme est une hypocrisie. Plusieurs passages de l’Évangile appuient cette réflexion puisque Jésus reproche aux pharisiens leurs larges phylactères et leurs franges abondantes (Mt 23,5). On sent bien que Jésus n’aime pas les flonflons. Ceux-ci, en effet, peuvent prendre tellement de place qu’on en oublie pour qui on est venu, ce qui fait l’objet de nombreux avertissement dans toutes les Écritures, par exemple dans le psaume 49,22 : « Comprenez donc, vous qui oubliez Dieu ». Le rubricisme est exactement cela : on a le regard tellement fixé sur chaque détail de ce qui est écrit en rouge dans le missel pour indiquer les gestes et les manières de célébrer qu’on ne regarde plus vraiment vers le Seigneur. On met en œuvre le langage symbolique sans le comprendre, sans se laisser toucher, selon une mentalité technicienne voire une pensée magique. Le magicien, comme le technicien, applique un protocole le plus précisément possible, sans forcément y mettre son cœur. L’artiste, au contraire, sait maîtriser la technique au point d’y mettre tout son cœur. Le liturgiste devrait être un artiste et le fidèle de base également.

Cela dit, nous n’échappons jamais à la question de la forme car nous sommes incarnés et, dans la création, chaque réalité a une dimension ontologique mais aussi une forme. Ce qui est informe n’existe pas réellement et ne signifie rien. Que signifie donc une liturgie minimaliste ? Avons-nous peur de partager une expression noble et belle de notre foi ?

Reproduire des gestes de Jésus comme nous le faisons dans les sacrements ne peut se faire sans forme, sans style, sans expression forte de notre confiance en lui et de notre adoration. La beauté, même sobre, des vêtements liturgiques, du calice, de l’autel, l’ajustement de la nappe, la bonne tenue des cierges, la propreté des linges, l’amidonnage du corporal (plié en 9 vers l’intérieur par respect pour d’éventuelles miettes d’hosties), la dignité de l’ambon (pupitre où l’on fait les lectures) et son emplacement à distinguer clairement du lutrin de l’animateur de chants… tout cela et bien d’autres choses, donne forme au rite extrêmement simple qu’est la consécration et la fraction du pain. La forme met en valeur le cœur de la liturgie. En tout cas, c’est la raison d’être du langage symbolique des rites que l’on déploie.

Notons bien que le Christ n’a pas voulu se rendre présent parmi nous de manière informe et c’est pourquoi il a choisi des éléments naturels précis, très humbles mais aussi très denses symboliquement : le pain et le vin. Ce ne sont pas des réalités informes. En en changeant la substance, le Saint-Esprit respecte pourtant leur forme, il ne déforme pas le pain ni le vin. Même dans le cas des miracles eucharistiques où peut se graver une image ou suinter du sang, on reconnaît encore l’hostie et le vin, apparences que Jésus respecte en se rendant présent de façon invisible sous ces espèces matérielles visibles. Si le vin est mauvais, la transsubstantiation n’en change pas le goût. Aussi, la dignité du sacrifice impose de choisir autant que possible (dans certains pays c’est plus difficile que dans la région de Cahors) du vin naturel de bonne qualité. Certaines hosties sont joliment dessinées avec des symboles christiques pour exprimer notre participation, même très humble, à l’œuvre de Jésus. Mais l’image même d’un pain azyme bien préparé est porteuse de sens. C’est un aliment de base, facile à partager, déjà signe naturel de communion au sens convivial du mot.

Les paroles de la consécration constituent ce que les théologiens appellent la « forme canonique » du sacrement, c’est-à-dire que ces paroles ne peuvent pas être changées et cela engage la validité de la consécration. Toute la messe et spécialement la prière eucharistique, vise au même objectif : partager le pain vivant qui est Jésus-Christ présent. Mais la forme canonique du moment essentiel est nécessaire et suscite donc un recueillement tout spécial de l’assemblée. Les temps de silence aussi participent à la beauté et à la bonne forme de la liturgie. Car elle n’est pas un discours mais une rencontre avec Dieu, avec son mystère qui nous dépasse et va bien au-delà des mots et de toutes les formes d’expression humaines, verbales, musicales ou plastiques.

La tentation peut être de réinventer sans cesse la forme. Il faut le reconnaître, c’est ici que les réflexions de Jérôme Cuchet évoquées plus haut manifestent leur pertinence, l’idée même de «  réforme liturgique » a pu donner l’impression d’une relativisation très forte de la forme liturgique. Si l’on suggère que l’on peut re-former, réinventer, remodeler la liturgie simplement à notre image ou selon la mode d’une époque, on fait perdre à la forme son contenu symbolique et sa valeur objective.

Or la réforme liturgique qui a suivi Vatican II a certes comporté un dépoussiérage et quelques simplifications. Mais il ne s’agissait certainement pas d’une négation de la valeur propre de la forme traditionnelle. Les rites principaux en ont été conservés et même mis davantage en valeur. Ce travail a été fait à la lumière d’un mouvement liturgique qui avait préparé la réforme depuis plusieurs décennies et de la réflexion d’un concile dont le premier document publié a été la « Constitution sur la liturgie » car tout le reste, toute la réflexion sur la nature de l’Église, sur la Révélation divine et sur le rapport de l’Église au monde moderne devait partir de là, de la liturgie et de sa portée symbolique qui nous met en relation vivante avec le Dieu vivant, pour sa plus grande gloire. Cela n’avait donc rien à voir avec un reset où tout aurait été effacé et où l’on aurait écrit une nouvelle histoire liturgique à partir de rien ou de presque rien.

Personnellement, j’ai eu la chance d’être enseigné pendant mes années de séminaire par un vrai spécialiste de l’histoire de la liturgie. Ses connaissances très étendues et précises ont permis aux étudiants que nous étions de percevoir clairement la continuité profonde entre la forme du missel de Paul VI et l’histoire qui l’avait précédé. Nous n’avons pas pu avoir le moindre doute sur l’assise solide du « nouveau missel » qu’on appelle aussi le « novus ordo ». Il était nouveau mais pas le fruit d’une table rase. Une continuité profonde lui a permis d’éclore. Notre professeur avait certes tendance à déprécier le « vetus ordo » (ancien missel) car il semblait avoir peur que nous soyons fasciné par lui, mais cela précisément parce qu’il n’omettait pas de nous en montrer aussi la valeur. Il sut nous faire découvrir les évolutions qui avaient conduit au missel de saint Pie V, avec leurs constantes et leurs variations au fil de l’histoire, et enfin ce qui en avait été conservé dans le missel de Paul VI, avec les significations symboliques qui en jaillissent. De façon très détaillée, il nous a aidés à percevoir cette vérité dont parlait le pape Pie XII : « l’Église est un organisme vivant et, en tant que tel, y compris en matière de liturgie sacrée, tout en préservant l’intégrité de son enseignement, elle grandit et se développe, s’adaptant et se conformant aux circonstances et aux exigences qui se présentent au fil du temps » (Encyclique Mediator dei, I, V).

6 - Dialogue du Christ avec son Peuple
Invoque-moi au jour de détresse : je te délivrerai, et tu me rendras gloire (Ps 49,25)

Contrairement à certaines idées reçues, la réforme liturgique qui a suivi Vatican II n’a pas simplement toiletté le missel comme pour en enlever quelques couches de sédimentation accumulées par les siècles. Elle a aussi et surtout enrichi la liturgie de la messe et des autres sacrements en proposant des lectionnaires, constitués à partir de répartitions traditionnelles de textes bibliques et enrichis de nombreux textes de l’Ancien Testament qui n’étaient jamais lus dans le vetus ordo de saint Pie V. Cette introduction de textes de l’Ancien Testament constitue déjà une christologie de l’Ancien Testament (ce qu’avait souhaité la constitution de Vatican II sur la Révélation divine), c’est-à-dire que la répartition des textes en fonction des évangiles de chaque dimanche, est une relecture par l’Église de l’Ancien Testament à la lumière de la venue et de l’enseignement du Christ. Par ailleurs, nous lisons maintenant le dimanche, grâce à un cycle sur trois années (A, B, C), quasiment la totalité des quatre évangiles. Chaque année, on les relit lors des messes en semaine. Les autres sacrements et la liturgie des funérailles sont toujours précédés d’une liturgie de la Parole avec des textes appropriés selon de nombreux choix possibles. Ainsi, l’Église, après un rite d’accueil et une démarche pénitentielle, commence toujours par se mettre à l’écoute de Dieu, à l’écoute de la Parole de Dieu, proclamée en langue vernaculaire. Cela a déjà profondément nourri la foi des catholiques depuis maintenant plus de soixante ans.

La proclamation de la Parole de Dieu fait partie intégrante de la liturgie. Les rites et les paroles appartiennent au même mouvement de révélation de Dieu par son Verbe fait Chair, par son Esprit qui nous rassemble, qui a parlé par les prophètes, qui nous est communiqué à travers les gestes sacramentels et qui nous porte dans la mission que nous recevons lors de l’envoi : allez dans la paix du Christ ! Je crois que des efforts peuvent être faits pour bien proclamer la Parole de Dieu. Parfois ce n’est pas assez préparé ou les lecteurs sollicités ne sont pas assez bien formés. J’invite à travailler cela et ce sera sûrement fécond pour nos communautés paroissiales.

L’homélie est une réponse à la Parole de Dieu, un acte liturgique par lequel le prêtre ou l’évêque ou encore éventuellement le diacre, aide à percevoir l’actualité de la Parole en se servant du langage et de la culture actuels du peuple auquel il s’adresse. Mais cette réponse ne se réduit pas à l’homélie puisque suit (le dimanche) la profession de foi par laquelle l’assemblée répond au Christ par un acte de foi public et enfin la prière universelle où s’expriment les invocations et supplications des fidèles pour l’Église et pour le monde. Ces éléments manifestent, chacun suivant leur statut, la dimension dialogale de la liturgie, où Dieu parle et son peuple répond, dans un admirable échange qui illustre le mystère de l’Incarnation par lequel Jésus prend notre humanité pour nous donner part à sa divinité.

Ainsi, nous comprenons que la liturgie est vraiment l’action du Peuple de Dieu, convoqué par le Seigneur et qui répond à son Seigneur qui lui a ordonné de l’invoquer au jour de détresse pour être délivré et mieux Lui rendre Gloire (cf. Ps 49,25). Cette forme dialogale de la liturgie est véritablement ce que la réforme qui a suivi Vatican II a mis en valeur en favorisant la « participation pleine, consciente et active » (cf. Constitution sur la liturgie n° 14, voir aussi n° 11) des fidèles. La forme dialogale existait dans le vetus ordo, même si cela était moins manifeste. Certaines formules, en fidélité avec la grande tradition liturgique, comme les multiples salutations du peuple (« dominus vobiscum… »), le rite pénitentiel, étaient dialoguées avec le Peuple. L’hymne du Gloire à Dieu qui n’a pas changé dans les deux formes liturgiques, était déjà une réponse du Peuple : nous te louons, nous te bénissons, nous t’adorons, nous te rendons grâce pour ton immense gloire !

Soit dit en passant, nous ne devons pas négliger la valeur de cette continuité et éviter de dénaturer le Gloire à Dieu qui ne devrait pas se chanter avec un refrain mais être proclamé tous ensemble, éventuellement en dialogue entre un chœur et l’assemblée. Il répond à l’invocation pénitentielle, laquelle ouvre à la louange de Dieu, seul Saint, seul Seigneur, seul Très-Haut, Trinité, selon le modèle de l’hymne de la lettre aux Philippiens : à l’abaissement du Christ obéissant, fait suite son exaltation comme « Seigneur à la Gloire de Dieu le Père » (Ph 2,11). On ne devrait pas remplacer le Gloire à Dieu par un chant de louange avec des paroles différentes, aussi jolies soient-elles. Rappelons-nous que ce psaume non biblique construit par les premiers chrétiens à la manière des hymnes du Nouveau Testament, à l’origine pour introduire la prière du matin, fait partie de la liturgie de la messe dès le IV° siècle. Il intègre alors le rite romain de la messe de Noël. Puis, peu à peu, il est chanté chaque dimanche à la messe présidée par l’évêque. Ensuite, tout prêtre pouvait entonner le Gloire à Dieu le dimanche et, dès le VIII° siècle, la pratique actuelle était déjà en place. Ne privons pas les assemblées de la densité d’une prière aussi longuement éprouvée et toujours prescrite par notre missel.

La diversité des ministères, en particulier la présence de diacres et de lecteurs (ou lectrices), ré-introduite dans le novus ordo (une réalité vécue dès l’Église primitive comme en attestent divers textes du Nouveau Testament), joue elle aussi un rôle important dans l’expression symbolique du dialogue entre le Seigneur et son Église. Il y a aussi de nombreux dialogues comme celui de l’offertoire et celui qui précède la préface. L’Amen qui conclut la prière eucharistique, juste avant le Notre Père est d’une grande importance car il rappelle que tous les baptisés de l’assemblée se sont unis à l’offrande du Christ dans le sacrifice eucharistique. La messe elle-même et tous les sacrements présidés par un ministre ordonné commencent par un dialogue du type « le Seigneur soit avec vous —et avec votre esprit ». Cette réponse évoque la grâce reçue à l’ordination qui a imprimé dans l’esprit du ministre ordonné un caractère lui permettant de saluer le peuple au nom du Christ. C’est en effet toujours le Christ, à travers son ministre, qui nous accueille au début d’une célébration liturgique. Ce n’est pas l’Église qui accueillerait « les gens », comme si ces « gens » ne faisaient pas partie de l’Église. En effet, n’oublions pas que tous ceux qui se rassemblent au titre de leur baptême sont membres de l’Église, ils sont l’Église et c’est le Christ qui les salue pour les accueillir et auquel ils répondent. Évitons de donner l’impression d’une communauté à deux vitesses où certains fidèles mieux initiés, seraient en posture d’accueil des autres comme si ces derniers ne faisaient pas partie de l’unique Peuple de Dieu. Le ministère configure au Christ (ordination) ou fait au moins participer au ministère du Christ (quand on parle de ministres laïcs : lecteurs, catéchistes…). Ce sont ces ministères habités par le don de l’Esprit Saint qui vont légitimer une posture de vis-à-vis, en face de la communauté rassemblée. Alors, ce n’est jamais « nous et eux », c’est toujours «  Lui et nous », Christ et son Peuple.

7 - La messe et les autres célébrations liturgiques
« Qui offre le sacrifice d’action de grâce… je lui ferai voir le salut de Dieu. » (Ps 49,23)

Dans sa constitution sur la liturgie, le concile Vatican II disait que la liturgie est « le sommet vers lequel tend l’action de l’Église et, en même temps, la source d’où jaillit toute son énergie » (Constitution sur la liturgie n° 10, voir aussi la Constitution sur l’Église, n° 11). Notre Charte des paroisses promulguée en 2017 rappelait que « L’eucharistie est au centre de la vie de la paroisse. C’est le cœur de la vie chrétienne. C’est ce qui rassemble. La célébration du sacrifice eucharistique est la source et le sommet de toute vie chrétienne selon la célèbre formule du Concile Vatican II. » (Charte des paroisses, Diocèse de Cahors, page 6) Il est toujours vrai que la paroisse se rend visible lors de la messe dominicale, autour de laquelle se jouent nombre d’aspects de la vie de l’Église locale.

Toutefois, la liturgie ne se limite pas à la seule célébration de la messe, même si tout y conduit. Rappelons simplement qu’existent l’Adoration eucharistique et la liturgie de la Communion portée aux malades, la Liturgie des heures (Laudes, Vêpres, Complies et autres offices que les prêtres, les diacres et les religieux prient chaque jour mais qui sont ouverts à tous), les Liturgies de la parole (on peut toujours se réunir, même en famille ou en fraternité locale, pour écouter et méditer la Parole de Dieu), les Funérailles (avec ou sans prêtre, avec ou sans l’eucharistie, dans tous les cas, c’est l’Église qui porte le défunt et ses proches dans la prière). Chacun des autres Sacrements a aussi sa liturgie propre comme le baptême, la pénitence reçue individuellement ou au cours d’une célébration communautaire ou pendant une veillée d’adoration, l’onction des malades. Ces sacrements sont souvent célébrés en dehors de la messe. Le mariage et la confirmation peuvent être célébrés au cours d’une messe ou hors de la messe. Il existe aussi toutes sortes de Bénédictions qui peuvent faire l’objet d’une célébration liturgique plus ou moins déployée, le rituel des bénédictions offrant un grand nombre de possibilités. Ce n’est plus très fréquent dans notre diocèse mais on peut aussi célébrer les Rogations ou encore les Quatre-Temps (prières liturgiques avec une dimension pénitentielle et réparatrice, en lien avec le rythme de la création). Notons, sur ce dernier point que le Centre Hélène et Jean Bastaire de Berganty travaille sur un renouveau de la célébration des Quatre-Temps, en lien avec les enjeux de l’écologie intégrale. Enfin, évoquons brièvement les liturgies familiales, dont la plus courante est la bénédiction du repas et l’action de grâce après manger.

Bref, la liturgie de l’Église est très riche et variée. Beaucoup de choses que nous avons déjà dites s’appliquent en tout premier lieu à l’eucharistie mais peuvent également s’appliquer à d’autres célébrations liturgiques. Nous retrouvons toujours la place de la Parole de Dieu, la dimension de dialogue et le fait que le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus qui vient rejoindre nos vies et les sauver est toujours le centre unique de toute célébration par l’Église.

Ainsi, il arrive aujourd’hui que nous ne puissions pas toujours assurer une messe, par manque de prêtres. Par exemple, certaines célébrations de funérailles ont aussi lieu sans prêtre et une équipe de laïcs conduit l’office, en mettant en œuvre la liturgie de l’Église mais il n’y a pas l’eucharistie ce jour-là, une messe sera célébrée plus tard pour le défunt. Il se peut aussi qu’un dimanche, le prêtre soit malade ou que son train ait été annulé et qu’il n’ait pas pu rejoindre sa paroisse, ou encore, qu’il ait besoin de repos et prenne quelques jours mais ne trouve personne pour le remplacer. L’étendue du territoire et le nombre réduit de prêtres peut provoquer cela. Une célébration de la Parole peut toujours, alors, être conduite par des fidèles laïcs habilités et préparés à cette éventualité. Sinon, on peut toujours au moins faire les lectures et réciter un chapelet. Je ne recommande pas de donner la communion dans ces situations exceptionnelles car il importe de ne pas faire comme si de rien n’était. Le manque creuse le désir et aide à comprendre aussi le mystère de l’eucharistie sous un regard nouveau. Cela s’est produit aussi pendant la Covid-19 où beaucoup ont découvert ce que pouvait être la « communion de désir » : la communion de désir ou communion spirituelle « consiste dans un ardent désir de recevoir Jésus et dans un sentiment affectueux comme si on l’avait reçu » (Saint Thomas d’Aquin). Ensuite, dès que possible, on pourra de nouveau communier sacramentellement. C’est différent, bien sûr, pour les personnes malades, spécialement en fin de vie : la communion en dehors de la messe a toujours été portée aux malades, empêchés par leur état de toute participation à la liturgie de la messe.

Une des caractéristiques de notre époque est l’arrivée, dans beaucoup de célébrations liturgiques (funérailles, mariages, mais aussi aux messes dominicales…), de personnes qui n’ont pas ou très peu l’habitude de fréquenter l’Église. Beaucoup sont curieux, très attentifs, sensibles au moindre détail et notamment aux gestes de bienvenue, même si parfois ils se cachent derrière un pilier. Le regard de ces nouveaux venus nous fait autant de bien que le modèle d’un jeune saint comme Carlo Acutis. Car la fraicheur de ces regards émerveillés nous aide à surmonter la tiédeur que génère l’habitude. Les questions de néophytes nous obligent à rendre compte de l’espérance qui est en nous et de la portée symbolique des gestes que nous posons. Merci, Seigneur pour ces nouveaux venus qui renouvellent tout le monde !

Je ne veux pas terminer cette réflexion sur la liturgie sans évoquer avec gravité le drame douloureux des abus d’autorité, abus spirituels ou même abus sexuels parfois commis dans un cadre liturgique, notamment durant ou en lien avec le sacrement de la confession. J’en demande à nouveau pardon aux victimes, au nom de l’Église car nous sommes tous concernés quand un membre du corps ecclésial est blessé par un autre membre qui en est venu à pervertir les dons et les missions qu’il a reçus. Les abus abîment ce qu’il y a de plus beau dans la vie de l’Église et du monde. Nous savons que certaines victimes ne parviennent plus à participer aux célébrations quand celles-ci ravivent les traumas subis dans des cadres analogues. Pensons-y quand nous accomplissons des rites pénitentiels. Et restons vigilants, signalons sans retard les délits dont nous pourrons être témoins. Il ne s’agit pas de cultiver la suspicion ni la panique générale, mais bien d’exercer nos responsabilités et de nous accompagner les uns les autres, de nous reprendre avec charité les uns les autres quand il le faut, sans attendre qu’il ne soit trop tard.

Tout cela étant dit, la fraicheur des nouveaux venus et la honte des abus, nous devons accepter en profondeur que ce ne sont pas nos attitudes humaines qui sont décisives pour la foi. C’est l’attrait exercé par le mystère du Christ lui-même. C’est Lui que nous venons tous rencontrer dans son Église. C’est lui qui nous fait voir le salut de Dieu (cf. Ps 49,23).

8 - En pratique :

En réponse à cet appel du Seigneur qui désire notre participation aux célébrations liturgiques, nous pouvons nous y préparer et les vivre avec toute notre bonne volonté. Ce pourquoi je me permets de finir par quelques brèves recommandations pratiques.

  • Pour bien se disposer à une célébration liturgique, le silence est très important. J’ai connu des familles qui s’efforçaient d’arriver à la messe dominicale au moins trente minutes avant l’heure pour s’imprégner de silence et ouvrir leurs cœurs, laisser remonter leurs désirs et leurs joies à offrir au Seigneur, plutôt que d’arriver essoufflées de la course pour être juste à l’heure.
  • L’accueil des nouveaux : c’est un sujet délicat. Certains préfèrent regarder sans se montrer ni se faire connaître et il ne s’agit pas « d’agresser » chaque tête nouvelle. Mais d’autres ont déjà longtemps cherché sur internet ou ailleurs avant de se jeter dans le bain d’une célébration à l’église et ils attendent d’être accueillis par des frères. Une communauté paroissiale, surtout si l’assemblée est nombreuse, doit s’organiser pour que quelques-uns soient disponibles pour accueillir, dans un esprit d’écoute et de respect, sans intrusion et… avec le sourire !
  • L’accueil mutuel : c’est le Seigneur qui accueille son peuple mais ce peuple n’est pas un aggloméré d’individus qui s’ignorent, c’est un corps vivant et articulé, les gestes d’accueil mutuel sont importants et sont aussi un témoignage de charité. Parfois, on a le moral assez bas et il est difficile de s’ouvrir, c’est permis aussi d’être triste et de venir pour offrir sa tristesse, acceptons la tristesse de certains et la nôtre, sans nous y enfermer. Personne n’est dispensé de s’intéresser aux autres, chacun à la mesure de ses capacités du moment.
  • Si je suis appelé à un ministère, à un rôle particulier dans l’action liturgique (lecture, musique, décoration, aménagement, procession, service d’autel, distribution de la communion, conduite d’une célébration…) il est bon de commencer par rendre grâce d’avoir été estimé digne de me tenir devant Dieu pour le servir (cf. Prière eucharistique n° II). Mes gestes, ma façon de parler doivent être imprégnés d’humilité, de douceur, de respect car ils participent à la beauté d’une forme de ballet solennel où toute l’assemblée doit pouvoir s’identifier. Car, réellement, les actes des ministres s’accomplissent au nom du Christ et au nom de toute l’Église. Ce n’est pas moi qui suis mis en valeur, mais Jésus-Christ et son Église rassemblée.
  • Parmi les possibilités du rite pénitentiel en début de célébration, il y a la troisième formule comprenant des invocations incluant le Kyrie eleison (Seigneur prends pitié). Il est possible de rédiger des invocations originales. Celles-ci, pourtant ne devraient pas ressembler à une confession publique comme on l’entend parfois, dans le style : « pardon Seigneur pour nos gaspillages et nos addictions » (sic). Il s’agit plutôt d’invocations centrées sur le Christ Sauveur, qui nous guérit, nous pardonne, donne sa vie pour les pécheurs, intercède pour nous, etc. Le regard sur nos péchés est personnel à chacun, mais ce qui nous réunit c’est de compter sur le Seigneur car il les pardonne.
  • Les attitudes corporelles comptent. S’agenouiller à la consécration (quand on n’a pas d’empêchement physique) aide à réaliser que c’est vraiment le Christ qui se rend présent et qui est le seul être sur terre devant lequel nous nous agenouillons. La manière de s’asseoir, sans s’avachir ni croiser les jambes comme si on était au spectacle manifeste la participation de nos corps au recueillement et à la louange. De même, si l’on peut se tenir debout avec une certaine tonicité, cela témoigne de notre dynamisme intérieur.
  • Le geste de paix, geste très ancien réintroduit par le novus ordo et proposé avant le chant de l’Agneau de Dieu s’accommode mieux d’un sourire que d’une grimace ! Mais il ne consiste pas non plus à gesticuler ni provoquer un brouhaha excessif ni encore moins à parcourir toute l’assemblée pour embrasser tout le monde. Pour introduire ce geste, le diacre ou, à défaut, le prêtre dit : « Dans la charité du Christ, donnez-vous la paix ». Il n’a pas à dire « Donnez-vous un geste de paix » car aucun geste liturgique n’est une fin en soi, mais celui-ci symbolise la transmission de la paix qui vient du Christ. Nous ne nous donnons pas un geste, nous nous donnons la paix de Notre Seigneur !
  • La manière de communier a fait l’objet de nombreux débats, surtout en période de Covid. L’Église permet deux gestes : soit recevoir la communion sur la langue, soit dans le creux de sa main gauche, la main droite faisant un trône à la main gauche qui reçoit le Seigneur, puis prend immédiatement l’hostie et à porte à la bouche. Dans certains cas, il est possible aussi de recevoir la communion sous les deux espèces du pain et du vin ; alors, soit les fidèles boivent au calice après avoir avalé l’hostie, soit un ministre leur donne sur la langue une hostie trempée dans le précieux sang. Certains tiennent à communier à genoux mais aucune règle n’y oblige. Après la communion, il n’est pas demandé de rester forcément debout jusqu’à la déposition des hosties restantes au tabernacle, mais une fois le chant de communion terminé, il est bon de prendre le temps de rendre grâce en silence et d’adorer le Christ présent en chaque personne ayant communié.
  • Poser un geste rituel, ce n’est pas d’abord une expression subjective, c’est s’inscrire dans une tradition qui relie l’ensemble du Peuple de Dieu. Même si cela peut parfois sembler aller contre notre spontanéité, l’enjeu de ne pas rester replié sur soi mais d’entrer dans un geste plus vaste, celui de l’Église, est très bénéfique. Notre liberté, c’est de nous ouvrir à cette dimension symbolique plus vaste qui transcende le temps et l’espace. D’où l’importance de respecter les règles liturgiques le plus précisément possible afin de faire ce que fait l’Église.
  • Regarder, écouter, ouvrir son cœur sont les meilleures dispositions à cultiver dans une célébration liturgique. Tel ou tel détail peut nous agacer ou nous rebuter, il sera bon de relire cela et de se demander pourquoi. Mais cela ne devrait pas nous empêcher d’être attentif à la parole de Dieu, aux rites, à la réponse de foi que Dieu attend de nous : dans une célébration de l’Église, il y a toujours quelque chose pour moi, que le Seigneur veut me donner. Si mon cœur s’ouvre à ce don, celui-ci va transformer et renouveler ma vie de tous les jours, pour la plus grande gloire de Dieu.

Rocamadour, le 8 septembre 2026

+ Laurent CAMIADE
Évêque de Cahors

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