Mardi 13 octobre 2026, cathédrale de Cahors
(Lectures du mardi de la 28° semaine du temps ordinaire, dont Luc 11, 37-41)
– Homélie de Mgr Laurent Camiade :
Mes frères,
Nous savons que les villes-sanctuaires de France sont des lieux où l’Église et les institutions publiques travaillent main dans la main pour faciliter la démarche spirituelle et touristique de milliers de personnes qui fréquentent un site marqué par une histoire religieuse et comportant toutes sortes d’attraits pour les visiteurs.
Cette alliance entre les autorités municipales (spécialement les offices du tourisme) et les responsables religieux n’est pas sans importance, dans notre pays marqué depuis plus de 120 ans par la « séparation de l’Église et de l’État ». Séparation ne veut donc pas dire ignorance mutuelle ni impossibilité de partager quelque chose. Elle pose chacun à sa place, dans un esprit d’ouverture qui permet une relation vraie et respectueuse. Mieux encore, elle permet d’avancer ensemble, de se mettre ensemble au service d’une population, de visiteurs et de pèlerins, qui sont chacun capables d’opérer en eux-mêmes et librement des synthèses entre spiritualité et vie sociale. L’État laïc garantit la liberté de culte et permet donc à chacun de vivre et exprimer sa foi dans la plupart des espaces publics, spécialement, bien sûr, les lieux de culte et de pèlerinage.
Dans l’Évangile de ce soir, Jésus est reçu chez un pharisien. Il y reçoit un accueil matériel sûrement soigné, mais se pose très vite la question de son rapport aux signes religieux, puisqu’il n’accomplit pas les rituels juifs de purification qui précèdent normalement les repas dans ce contexte socio-religieux. On voit qu’il manifeste sa liberté, sans doute parce qu’un rite de purification n’a pas de sens pour lui qui est le Christ, le seul homme sans péché. Il veut aussi appeler à une démarche plus intérieure puisqu’il souligne que les pharisiens purifient l’extérieur de la coupe et du plat mais à l’intérieur d’eux-mêmes, ils sont remplis de cupidité et de méchanceté.
Cet appel à purifier son cœur, à ne pas s’enfermer dans les seuls aspects extérieurs des rites est certainement une des tâches importantes des recteurs de sanctuaires et des personnes qui s’investissent dans l’accueil des pèlerins et même des visiteurs de lieux sacrés. Jésus, dans un autre passage souligne que l’on peut admirer la beauté du temple de Jérusalem, mais que celui-ci va être entièrement détruit : « il ne restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. » (Lc 21,5-6) Rappeler cela peut sembler un défi pour les bâtiments de France, les monuments historiques et toute la société civile française si fortement attachée à la préservation du patrimoine, parfois jusqu’à l’immobilisme ! Cette précarité des réalités terrestres est pourtant réelle. Cela nous a été gravement rappelé par l’incendie qui a ravagé Notre-Dame de Paris l’année même où nous fêtions avec fierté les 900 ans de la consécration de cette cathédrale de Cahors qui nous abrite ce soir. Nous venions de vivre quelques jours plus tôt une extraordinaire procession derrière la sainte coiffe à travers les rues de Cahors. Et c’est cette expérience qui a lancé le projet de faire reconnaître Cahors comme ville-sanctuaire. Mais l’évangile nous invite sans cesse à ne pas nous contenter d’admirer, pour aller plus en profondeur, pour tenter de saisir intérieurement le sens de nos édifices cultuels, la lumière qu’ils apportent à nos vies, les signes qu’ils nous donnent. La sainte-coiffe n’est pas simplement un vieux tissus disposé dans une beau reliquaire, c’est un rappel de la foi de l’Église en la résurrection du Seigneur. Là est l’intérieur du message. Cet intime du cœur où chacun doit choisir de s’aventurer. Car une relique vénérée pendant des siècles ne prouve rien, mais elle offre l’opportunité d’un chemin intérieur. A chacun de s’y risquer. Or, c’est à nous qui accueillons les visiteurs et les pèlerins de les encourager en leur montrant le chemin de l’Évangile.
On ne montre pas la voie qui permet de suivre le Christ de façon théorique, mais en s’étant laissé soi-même toucher par Lui et en se trouvant nous aussi en mouvement à sa suite. Nous ne pouvons donc pas nous contenter d’un récit appris par cœur et débité sans penser à ce que nous disons, machinalement et par habitude. Chaque jour, il faut revenir nous-mêmes au cœur de la foi et laisser voir comment ce que nous présentons nourrit notre propre foi.
Si nous n’avons pas cette exigence qui suppose sans doute de prendre le temps, toujours, de prier et d’accueillir en nous la grâce de l’Esprit Saint avant d’accueillir quiconque, si nous ne sommes pas habités par ce que nous donnons à voir, nous n’avons rien à envier à ces pharisiens que Jésus admoneste parce qu’ils astiquent l’extérieur mais n’ont pas purifié l’intérieur.
Le pape Léon XIV, lors de sa venue à Notre-Dame de Paris le 25 septembre dernier, a cité les mots de son prédécesseur François, qui avaient été lus dans Notre-Dame le soir de sa réouverture : « Puisse la renaissance de cette admirable cathédrale Notre-Dame de Paris constituer un signe prophétique du renouveau de l’Église en France ». Et Léon XIV commentait en ajoutant : « Je crois moi aussi que les temps sont mûrs où beaucoup de nos contemporains attendent d’entendre résonner le message rempli d’espérance de l’Évangile et de voir briller à leurs yeux la lumière du Christ ressuscité. » Cela a été un des leitmotiv du pape lors de sa venue en France, de souligner l’attente de nos contemporains, le besoin actuel de retrouver une espérance. Notre mission d’accueil dans les sanctuaires n’est pas une opération de séduction ni même la simple proposition d’un supplément d’âme comme on l’entend parfois dire. C’est la réponse à une attente profonde de la société actuelle. Nous ne savons pas ce que chacun en fera mais nous ne pouvons pas ignorer que cette soif spirituelle existe, avant même que nous ayons proposé quoi que ce soit. Notre accueil pastoral répond à des attentes, apporte une lumière, un message de paix, un signe d’espérance, au même titre qu’une grande partie de la population française et du monde entier a senti qu’il se passait quelque chose quand Léon XIV a visité notre pays. Il s’est passé quelque chose qui a fait du bien et que tous, croyants ou non, ont perçu. Cela rappelle comment dans livre des Actes des Apôtres, saint Pierre dit à propos de Jésus : « il a opéré des miracles, des prodiges et les signes parmi vous, comme vous le savez tous » (Ac 2,22). Le bien fait par Jésus touche tout le monde. Les lieux de pèlerinage en sont des signes qui continuent de toucher, d’éclairer et d’ouvrir des chemins.
Que ce colloque des villes-sanctuaires de notre pays porte du fruit à la mesure du désir de Dieu et de l’attente de nos contemporains, sans nous enfermer dans les admirations superficielles mais en ouvrant les cœurs à l’Esprit Saint.
Amen.
+ Mgr Laurent Camiade
Evêque du diocèse de Cahors





