Mercredi 18 février 2026.
– Homélie de Mgr Laurent Camiade :
Mes frères,
En ce premier jour du carême, je voudrais m’arrêter simplement sur deux mots : pénitence et réconciliation. Je ne vais pas parler du sacrement qui porte ce nom, le sacrement de pénitence et de réconciliation qu’on appelle aussi « sacrement de la confession », mais de ces réalités essentielles du carême : pénitence et réconciliation.
Les deux lectures qui précèdent l’évangile de ce jour m’ont inspiré ce sujet. Le passage du livre de Joël, sans employer le mot pénitence, décrit l’appel du Seigneur à la pénitence sous toutes ses formes et la deuxième lecture, tirée de la seconde lettre de saint Paul aux Corinthiens est un vibrant appel à la réconciliation : laissez-vous réconcilier avec Dieu !
Dans les deux cas, il s’agit bien de revenir au Seigneur. Il ne s’agit pas d’une ascèse tournée vers soi-même, mais d’un recentrement sur Dieu. « Revenez à moi de tout votre cœur » dit Joël. « Dieu lui-même vous lance un appel : laissez-vous réconcilier » dit Paul. Pas de vraie pénitence ni de vraie réconciliation sans relation avec Dieu.
Le prophète Joël dit aussi « Sonnez du cor… prescrivez un jeûne sacré ». Cela clarifie le statut du jeûne dans la tradition biblique, statut assez différent de ce qu’on imagine souvent aujourd’hui. Dans notre civilisation technicienne où pullulent les protocoles en tous genres, nous sommes portés à croire que le jeûne doit être codifié, comme s’il fallait jeûner pour plaire à Dieu et que cela impliquerait de se plier à des règles intangibles. Et de fait, il y a des règles, développées par l’Église : jeûner obligatoirement le mercredi des Cendres et le Vendredi Saint, sauf si on est un enfant ou une personne âgée, et ce jeûne consiste normalement à se priver au moins d’un repas ; faire abstinence le mercredi des Cendres et tous les vendredis de carême —abstinence, cela veut dire de ne pas manger de viande ces jours-là. Ça, ce sont les règles de base édictées par la sainte Église, mais notez bien que ce ne sont pas des règles de droit divin, mais de discipline ecclésiastique. Et elles ont évolué au cours des siècles. Récemment, le pape Léon a insisté sur la nécessité de jeûner non seulement de nourriture mais aussi de paroles blessantes. Récemment, aussi, moi-même et les évêques de France, avons invité à un jeûne spécial ce vendredi 20 février pour porter davantage dans la prière le souci du projet de loi sur la fin de vie, sujet extrêmement grave qui semble passer inaperçu dans les médias et la conscience populaire, comme s’il n’y avait pas des vies humaines en jeu dans ces débats complexes et souvent brouillés par des verbiages qui édulcorent les vrais enjeux. Bref, les règles de jeûne et d’abstinence sont des prescriptions humaines qui ne sont pas des commandements de Dieu. Dieu ne commande pas aux hommes ce qu’ils peuvent très bien organiser eux-mêmes et adapter eux-mêmes à leur cheminement spirituel. Ce qui intéresse notre Dieu, c’est que notre cœur prenne des moyens sérieux pour se tourner vers Lui, pour revenir à lui de tout notre cœur (cf. Jl 2,12).
L’idée de pénitence n’est pas une idée figée dans des codes, mais bien l’idée d’un besoin profond de revenir à Dieu, de se corriger, d’aller contre nos tendances et nos inerties. Et cela se manifeste par des œuvres extérieures très variées que Jésus résume dans l’évangile en parlant d’aumône, de prière et de jeûne. Toute forme d’aumône, toute forme de prière, toute forme de jeûne sont des actes de pénitence. Mais ces actes extérieurs n’ont de valeur que si nous cultivons une pénitence intérieure. C’est ce que dit Jésus en insistant sur le fait de faire l’aumône, de prier et de jeûner « dans le secret ».
Le catéchisme de l’Église catholique nous dit : « La pénitence intérieure est une réorientation radicale de toute la vie, un retour, une conversion vers Dieu de tout notre cœur, une cessation du péché, une aversion du mal, avec une répugnance envers les mauvaises actions que nous avons commises. En même temps, elle comporte le désir et la résolution de changer de vie avec l’espérance de la miséricorde divine et la confiance en l’aide de sa grâce. » (CEC n. 1431)
On le voit, il y a une face un peu douloureuse de la pénitence, aversion du mal, répugnance envers les mauvaises actions commises… il y a un combat contre soi-même, contre notre égoïsme viscéral et aussi une tristesse d’avoir chuté, d’avoir le cœur étroit et un peu dur. La cendre qui va marquer nos fronts dans quelques minutes exprime ce versant douloureux de la pénitence. Elle n’est pas un étendard à brandir pour faire voir dans la rue que nous sommes des catholiques puisque nous avons les cendres sur le front. Elle dit notre humiliation, notre condition de pécheurs, nos faiblesses que nous reconnaissons et dont nous ne sommes pas fiers.
Mais il y a aussi une face heureuse de la pénitence, celle d’une joie très profonde qui accompagne « le désir et la résolution de changer de vie » et la confiance en Dieu qui nous pardonne. Quand Jésus dit à ceux qui jeûnent de se parfumer la tête, ce n’est peut-être pas seulement par discrétion pour ne pas se donner en spectacle, mais aussi parce que « ton Père qui voit dans le secret te le revaudra », c’est-à-dire que la grâce de Dieu nous est acquise si nous reconnaissons nos péchés et si nous prenons les moyens sérieux d’ouvrir nos cœurs et de changer de vie.
Alors, nous comprenons comment la pénitence est profondément liée à la réconciliation. Et nous ne saurions nous réconcilier avec Dieu si Lui, le premier, ne nous avait pas promis sa grâce et c’est cette grâce de Dieu, cette grâce qui prend les devants et nous appelle à la conversion qui est la source de la vraie joie chrétienne.
Dans notre vie de relations humaines comme dans la vie de relation avec Dieu, on ne peut pas se réconcilier tout seul, mais uniquement en synergie avec ceux de qui on a été éloigné. Dieu tend toujours sa main au pécheur. Il attend le retour du fils prodigue. Il m’attend. Il t’attend ! Le sacrifice du Christ sur la croix est la clé de notre réconciliation avec Dieu. Il la rend possible car il a porté le poids de nos injustices. Il rend possible toute réconciliation, même si nous avons aussi des actes de réparation symbolique à poser. Mais la réparation parfaite du mal commis n’est pas à portée des hommes. Seul Jésus-Christ, le Fils de Dieu pouvait la réaliser et il l’a fait par son amour infini capable de se livrer à l’injustice et à la violence de la croix.
La réconciliation ne peut pas être seulement le fruit d’un processus de réparation quel qu’il soit, aussi nécessaire soit-il, au moins habituellement. Cela ne suffit jamais. Dans notre société qui cultive la victimisation, nous voyons bien que s’enfermer dans un statut de victime conduit à toujours plus de souffrance et de distance entre les personnes. Il a fallu l’amour pur de l’unique Sauveur et Seigneur, Jésus-Christ, Dieu le Fils incarné, pour produire la véritable et parfaite réparation des injustices humaines et rendre possible, dans son royaume (déjà là et pourtant à venir), une communion parfaite entre les humains qui auront ouvert leur cœur à sa grâce. C’est exactement ce que dit saint Paul dans la seconde lecture : « Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, afin qu’en lui nous devenions justes de la justice même de Dieu. » (2 Co 5,21)
C’est au fond la joie de Pâques qui motive notre pénitence et qui produit notre réconciliation avec Dieu. Que ce carême nous renouvelle dans cette joie ! Amen.
+ Mgr Laurent Camiade
Evêque du diocèse de Cahors





