Samedi 25 avril 2026
– Homélie de Mgr Laurent Camiade
C’est très beau de consacrer un nouvel autel. L’autel est au centre du regard quand on entre dans une église, il est aussi le centre de gravité de la liturgie, c’est là que se passe l’essentiel de ce que peuvent vivre des chrétiens quand ils se rassemblent et qu’ils ont la joie d’avoir un prêtre parmi eux pour célébrer la messe. L’autel est à la fois le symbole du Christ lui-même et le symbole de la vocation de tous les baptisés à devenir un autel vivant. La forme de l’autel évoque le tombeau du Seigneur car l’eucharistie nous met en présence de sa mort et de sa résurrection, mais elle évoque aussi la table du dernier repas au cours duquel Jésus avait donné à ses Apôtres la mission de perpétuer son sacrifice en célébrant l’eucharistie. C’est sur cette table du dernier repas, que Jésus a dit les paroles que nous répétons à chaque messe : ceci est mon corps, ceci est mon sang, paroles qui, lorsqu’elles sont prononcées par un prêtre au sein de l’Église, rendent présent réellement, sous les espèces du pain et du vin, le corps et le sang de Jésus-Christ lui-même, son corps livré et son sang versé sur la croix. L’autel est donc, après l’eucharistie elle-même, souvent conservée au tabernacle, l’objet le plus sacré de l’Église. C’est pourquoi le rituel de sa consécration est si beau et développé. Mais c’est en célébrant l’eucharistie que l’on consacre vraiment l’autel, les autres rites ne sont là que pour déployer la signification de cette consécration. Et cette signification est très riche.
Dans le psaume 22 que nous avons entendu après la première lecture, nous avons compris que le Seigneur est notre berger et que nous sommes en sécurité avec lui, son bâton pastoral nous rassure, et ce psaume dit aussi en s’adressant à ce Seigneur-berger : « Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ; tu répands un parfum sur ma tête, ma coupe est débordante ». Que le Seigneur nous invite à sa table, qu’il est celui-là même qui prépare la table pour nous est évidemment une chose qui se réalise quand nous célébrons la messe. La préparation de la table, les nappes propres et belles, les linges d’autel repassés, les beaux calices et coupes d’hosties, les cierges, tout cela évoque la réalité invisible qui est que c’est Dieu lui-même qui nous a invités à sa table. L’Église, dans sa tradition liturgique, a su multiplier les petits gestes qui montrent notre reconnaissance de ce mystère qui se réalise pour nous et qu’avec des symboles terrestres nous nous efforçons de signifier au mieux. La fabrication ou la rénovation d’un autel et sa consécration font partie de façon très belle de ce besoin de nous rappeler que c’est toujours le Seigneur qui prépare la table pour moi. Le parfum versé sur la tête évoque aussi clairement l’onction du Saint-Chrême qui sert à consacrer les rois et les prêtres et à transmettre le don du Saint-Esprit aux baptisés. Ce même Saint-Chrême va être répandu dans un instant sur la pierre d’autel.
Ce qui peut nous surprendre davantage, c’est la mention des ennemis : « Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ». Tout ce psaume 22 évoque la protection du Seigneur et s’il y a besoin de protection, c’est qu’il existe un danger. Quels sont nos ennemis ? Nous ne sommes pas en guerre, ce n’est pas devant des ennemis que cet autel va être consacré, nous avons sans doute le sentiment d’être ici entre amis. Et pourtant, en chacun de nous, il existe des conflits intérieurs, des tentations, des habitudes de péché peut-être et, si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, outre les ennemis ou antipathies extérieurs que nous pouvons avoir, nous avons toutes sortes d’ennemis intérieurs, comme par exemples l’égoïsme, l’indifférence, la jalousie, la paresse, les pulsions impures, l’envie de dire du mal, etc. Nous arrivons devant l’autel du Seigneur avec le meilleur de nous-mêmes, avec le cœur rempli de bonnes intentions, mais aussi avec ces combats qui nous sont propres, plus ou moins visibles, plus ou moins connus. Alors, le Seigneur, vraiment, prépare la table pour nous devant nos ennemis et nous devons aussi lui offrir nos combats intérieurs, pas seulement la belle image de nous-mêmes que nous pouvons nous être fabriquée. Ce n’est pas pour rien si l’Église a toujours demandé aux catholiques de se confesser aussi régulièrement que possible, notamment pour se préparer à communier, avant de s’avancer devant l’autel du Seigneur, sur lequel nous devons avoir bien conscience que nous offrons les belles choses de nos vies mais aussi nos défauts et nos failles. Le Seigneur n’a pas peur de tout cela. Il prépare la table pour moi devant mes ennemis. Je dis cela aussi parce que beaucoup de gens ne se sentent pas légitimes pour venir à l’Église. Ils trainent des sentiments multiples de culpabilité, plus ou moins justes d’ailleurs car nous sommes rarement de bons juges de nous-mêmes. Beaucoup de ces adultes de plus en plus nombreux qui viennent ou reviennent à l’Église expriment cette difficulté qui les a longtemps bloqués car ils avaient envie de venir plus tôt, mais ils avaient le syndrome de l’imposteur. Or, tout change quand on comprend que Jésus est mort, non pour les justes, mais pour les pécheurs et que Dieu prépare la table pour moi devant mes ennemis —ennemis qui sont mes mauvaises tendances et toutes les misères que je traîne derrière moi.
Alors, bienvenue à tous ! Et que chacun continue sa route en disant la suite du psaume 22 « Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ; j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours ».
On appelle le 4ème dimanche de Pâques le « dimanche du bon pasteur » et c’est la journée mondiale de prière pour les vocations. Cette année, dans notre diocèse, nous avons eu à cœur de proposer aux salariés de l’Église des entretiens professionnels et des entretiens annuels d’évaluation. Aux prêtres également, j’ai proposé un petit bilan sur leur mission, ce que je n’avais pas refait depuis 4 ans. J’en ai déjà reçu plus de la moitié. Chacun a pu dire ses joies et ses difficultés, ses projets, les collaborations dont il bénéficie, les lectures qui le nourrissent, les formations qu’il a pu suivre, les désirs qui sont les siens pour la suite de son ministère. Et bien, je dois dire que cela me réjouit de faire cela et que j’ai été édifié par nos prêtres, par le cœur que chacun met à son ouvrage. Bien sûr, ils ne sont pas parfaits, pas plus que moi. Il y a des difficultés et des blocages quelquefois. Mais mon ressenti global est que vraiment, ils sont de bons pasteurs, qui aiment leurs brebis et font tout ce qu’ils peuvent pour les servir et les protéger des mauvais esprits et des errances qui traversent ce monde. Mais, pour que nos autels, dans nos nombreuses églises du Lot, puissent servir à ce pour quoi ils ont été consacrés, nous ne devons pas trop manquer de prêtres. Cela nous engage tous à commencer par la prière. Une prière diocésaine pour les vocations est sur notre site…
Prier est très important, mais en outre, nous sommes invités à ouvrir tous nos cœurs aux appels de Dieu, c’est-à-dire au don précieux qu’est notre vocation. Et, comme dit le pape Léon XIV dans son message pour la journée des vocations 2026, il y a aussi une chose que nous pouvons tous faire pour les vocations. Tous, c’est-à-dire « familles, paroisses, communautés religieuses, évêques, prêtres, diacres, catéchistes, éducateurs et fidèles laïcs ». Ce que tous nous pouvons faire, outre de bâtir ou réparer des autels, c’est « créer des contextes favorables afin que ce don [de la vocation] puisse être accueilli, nourri, préservé et accompagné pour porter des fruits abondants ». Des contextes favorables, ce sont des ambiances où la foi n’est pas marginalisée, où l’on reste attaché à la propreté et l’entretien de nos églises, où l’on s’efforce de continuer à prier, au moins quelques instants chaque jour pour que Dieu ne soit pas le grand absent de nos vies, où l’on compte vraiment sur Jésus le bon pasteur pour nous défendre contre nos ennemis intérieurs, devant lesquels il dresse la table, des ambiances où l’on estime les prêtres, sans attendre d’eux l’impossible ni les prendre pour des super-héros, mais en cherchant toujours à voir en eux l’image du bon pasteur qui prend soin de ses brebis, qui les appelle chacune par son nom (cf. Jn 10,3). Alors, souvenons-nous et redisons : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. » (Ps 22)
Amen. Alleluia.
+ Mgr Laurent Camiade
Evêque du diocèse de Cahors





