Cathédrale de Cahors, Dimanche 1er novembre 2026.
– Homélie de Mgr Laurent Camiade :
Pourquoi existons-nous ? … En célébrant la Toussaint, l’Église rappelle que la vocation de toute personne humaine est la sainteté. Nous avons été créés pour la sainteté, c’est-à-dire pour partager la beauté, la bonté et l’amitié de Dieu, une amitié qui s’étend à toute la création. Voilà le sens de nos vies. C’est la sainteté. Et la sainteté, c’est de vivre en déployant toute la beauté que nous portons en nous, en cherchant le bien commun, en ouvrant nos cœurs à Dieu et à tous nos frères humains. Aux jeunes en quête de sens, nous pouvons dire que le sens ultime de la vie, c’est la réalisation de la promesse du Christ, celle de nous conduire vers une éternité de bonheur dans le ciel auprès de Dieu avec toute la création réconciliée. Nous avons été créés pour cela. Jésus n’a pas promis un petit bonheur facile et immédiat, en deux clics. En mourant sur la croix par amour, il nous a offert un bonheur infini à conquérir pour l’éternité. L’Évangile des béatitudes le suggère chaque fois qu’il emploie le futur : « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés… ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés », etc. Ces promesses ne sont pas celles d’une vie facile ici-bas, mais du bonheur parfait et partagé avec tous les sauvés dans le ciel. Du même coup, ce bonheur du futur transforme déjà notre présent. Car le propre de l’espérance, c’est d’orienter nos vies vers un futur qui nous offre un avant-goût de ce qui est promis. Cet avant-goût peut alors faire grandir encore plus notre désir du ciel et notre combat spirituel pour persévérer dans le bien afin de le recevoir. Car nous savons que tout ce qu’il y a de vraiment heureux, savoureux et paisible sur cette terre sera démultiplié dans le ciel.
Il se peut que nous ayons une fausse vision du bonheur, comme si c’était quelque chose de solitaire, d’individuel, une réussite personnelle. La contemplation de la beauté infinie de Dieu dans le ciel ne ressemblera pourtant pas à la fascination d’un écran de téléphone antireflet de 2500 nits. Car la beauté de l’amour de Dieu ne peut pas être contemplée solitairement. Elle n’est pleinement elle-même qu’en présence du peuple immense de tous ceux qui l’ont cherché.
La vision de l’Apocalypse proposée en première lecture n’est pas celle d’individus connectés à Dieu sans liens les uns avec les autres. Dans ce texte, il y a deux images, d’abord celle des cent-quarante-quatre-mille venant des douze tribus d’Israël. C’est l’image de la fidélité de Dieu qui accueille généreusement le peuple qu’il a choisi. Cette image figure la continuité entre la relation à Dieu déjà vécue sur terre par le moyen de l’intégration dans un peuple relié à Dieu. A cette première vision des 144 000, figure structurée du peuple de Dieu, s’ajoute une autre qui présente la même réalité mais sous un autre angle : c’est la vision d’un peuple immense, une foule venant « de toutes nations, tribus, peuples et langues ». Ici, il n’y a pas de chiffre ni de mesure. Il y a l’universalité du salut.
L’Église de Jésus-Christ correspond à ces deux images car, d’un côté, elle est fondée sur les douze Apôtres que Jésus a choisis et institués, comme des mises à jour 2.0 des douze tribus d’Israël pour fonder le nouveau peuple de Dieu et, d’autre part, l’Église est ouverte à toutes les cultures et toutes les nations. Dès ici-bas, l’Église catholique et apostolique donne déjà une image de ce que sera cette foule immense et universelle car, même si nous nous sentons parfois minoritaires dans la société française, nous sommes véritablement issus de toutes les couches sociales, de tous les domaines de l’archipel français, de toutes les cultures, nations, tribus, peuples et langues. A l’échelle de la planète, cela fait d’ailleurs longtemps que l’Église donne cette image. Mais, dans un pays multiculturel comme le nôtre, cela apparaît de plus en plus souvent, ne serait-ce que dans nos assemblées dominicales. Même à Cahors et plus encore dans des grands rassemblements comme quand le pape Léon XIV est venu à Paris, à Saint-Denis, à Lourdes et à Metz. Le saint-père ne s’est pas adressé à une seule catégorie de français mais à tous. C’était particulièrement visible au stade de France avec les jeunes, car les jeunes générations sont encore plus mélangées que les anciennes. Ainsi avons-nous pu percevoir que l’Église prépare ce que sera le ciel, un peuple immense « de toutes nations, tribus, peuples et langues ».
On peut aller un peu plus loin et réaliser alors que le bonheur du ciel que nous espérons ne sera complet que lorsque tous ceux qui accueillent l’amour de Dieu y seront réunis. Ceux qui vont en enfer parce qu’ils refusent d’être sauvés par Dieu n’y seront pas. C’est là tout le tragique du message de Jésus, c’est un message de conversion et ceux qui refusent de se tourner vers Dieu et d’écouter ses paroles, ceux qui refusent de se repentir n’auront pas accès à la miséricorde infinie de Dieu car ils auront choisi de s’enfermer en eux-mêmes. Mais Dieu désire que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Nous ne partagerons pleinement le bonheur de Dieu que lorsque le rassemblement avec le Christ de toutes les bonnes volontés de l’univers sera complet. On peut même dire que les saints qui sont déjà au ciel attendent avec impatience que se complète le rassemblement de ceux qui sont encore en chemin vers la béatitude éternelle. C’est pourquoi les saints prient pour nous de là-haut, pour faciliter notre chemin et pour cheminer avec nous. Même si, à titre individuel, ils sont parvenus au but, leur bonheur n’est pas complet tant que nous ne les y avons pas rejoints. En effet, l’Écriture nous enseigne que la résurrection finale sera la résurrection de tous les sauvés à la fin des temps. Les saints sont pleinement heureux de voir Dieu face à face mais ils attendent encore la résurrection finale qui rassemblera tous les sauvés. La résurrection des corps est rassemblement du corps mystique du Christ à la fin des temps. Le corps mystique du Christ ici-bas, c’est l’Église, dont la vocation est de rassembler tout les rachetés.
Cela nous montre une vérité à laquelle nous ne songeons peut-être pas souvent : la sainteté n’est pas une réussite personnelle comme nous pourrions avoir tendance à l’imaginer dans la mentalité actuelle où les manuels de développement personnel ont un grand succès. La sainteté n’atteint la perfection du bonheur promis qu’en union avec le Christ, et donc, en fait, aussi avec le corps mystique du Christ, c’est-à-dire non seulement avec la tête du corps mystique (le Christ) mais aussi avec le corps, c’est-à-dire, avec chacun des membres, tous les membres, c’est-à-dire tous ceux qui croient au Christ, qui écoutent ses paroles et qui cherchent à le suivre, tout au long de l’histoire du cosmos.
La seule sainteté qui soit totale, le seul bonheur parfait, c’est la sainteté de tout le corps mystique du Christ. Cette sainteté découle de la tête qui est Jésus-Christ lui-même, mais elle ne s’accomplit pleinement qu’à travers les vertus de l’ensemble des membres du corps.
Cette vision communautaire de la sainteté a un autre effet important : elle nous interdit de juger la sainteté des autres. Nous ne savons pas quelle contribution tel ou tel membre du corps mystique est appelé à apporter aux autres. Par exemple, les personnes qui souffrent dans les hôpitaux : nous ne mesurons pas comment elles portent par leurs efforts pour vivre avec courage leur épreuve la vie et les réussites de tel ou tel autre membre qui cherche, lui aussi peut-être avec difficulté, à suivre le Christ et à témoigner de lui. Nous sommes beaucoup plus reliés les uns aux autres que nous ne pouvons le voir. Quelles que soient les épreuves ou les joies de nos vies, elles peuvent contribuer, si nous le voulons sincèrement, à la croissance du corps mystique du Christ. Une vie chaotique à vue humaine peut avoir un grand prix sur le plan surnaturel si elle est habitée d’amour et qu’elle est déposée entre les mains du Christ. C’est ce que nous célébrons dans l’eucharistie : nous rendons grâce pour la vie et les efforts de chacun, pour les réussites comme pour les faux-pas dont le Seigneur sait toujours quoi faire pour qu’ils soient une occasion de croissance pour l’ensemble de son corps mystique.
En fêtant tous les saints, gardons au cœur cette vision dynamique et vaste de la vie de l’Église et du monde. Le Christ nous appelle à la sainteté, c’est-à-dire qu’il nous attire vers son Père pour nous conduire un jour au bonheur partagé et infini du ciel qui s’accomplira dans la résurrection finale en récapitulant toute l’histoire.
Amen.
+ Mgr Laurent Camiade
Evêque du diocèse de Cahors





