Dimanche 29 mars 2026, cathédrale de Cahors
– Homélie de Mgr Laurent Camiade :
Chers frères et sœurs,
Nous venons d’écouter la Passion selon saint Matthieu. Dans une célèbre homélie, un père de l’Église du IV° siècle, saint Grégoire de Nazianze, invite à s’identifier à l’un ou l’autre des personnages cités dans l’Évangile, de Simon de Cyrène au larron crucifié près de Jésus, en passant par les saintes femmes, la Vierge Marie ou Marie-Madeleine, Joseph d’Arimathie ou Nicodème. Dans le nord de notre diocèse, à Carennac, dans le cloître de l’église, il y a un magnifique groupe sculpté de la fin du XV° siècle qui représente la mise au tombeau de Jésus avec sept de ces personnages. Cette œuvre magnifique peut nous aider, en contemplant les détails composés par l’artiste, à entrer dans cette même méditation. Qui pourrais-je être parmi ces gens rassemblés autour de Jésus ?
Je crois que notre assemblée, réunie ce matin autour du Seigneur Jésus dans cette cathédrale est aussi composée de personnes très différentes. Le Christ, objectivement, nous rassemble et, sans lui, la messe n’aurait jamais existé. Mais la démarche qui habite chacun d’entre nous et nous a fait venir à l’église, peut être très variée. En tout cas, notre manière de nous présenter devant Jésus est sûrement différente. Saint Grégoire de Nazianze disait : « Si tu es Simon de Cyrène, prends la croix et suis-le. Si tu es crucifié avec lui, comme le malfaiteur, reconnais, comme cet homme juste, qu’il est Dieu… »
Vous l’avez entendu, saint Matthieu dit que Simon de Cyrène a été réquisitionné pour porter la croix de Jésus. Beaucoup d’entre nous n’ont pas choisi leur croix, n’ont pas choisi les souffrances, les maladies, les déceptions, les lourdeurs que nous portons jour après jour, nous pouvons nous sentir « réquisitionnés », nous aussi, pour porter la croix de Jésus. Comme le disait Gandalf à Frodon dans le Seigneur des anneaux, nul n’aurait voulu vivre les épreuves de son époque, « mais ce n’est pas à eux de décider. Il ne nous reste plus qu’à décider quoi faire du temps qui nous est imparti. » Sûrement, nous n’aurions pas voulu éprouver les difficultés qui sont les nôtres ni connaître une époque si violente, où le mal, souvent, semble déchaîné ! Mais nous pouvons décider de porter ces croix de bon cœur et même, en communion avec la passion de Jésus, comme si, à l’instar de Simon de Cyrène, nous portions sa croix à lui en portant les nôtres. Cette communion à la croix de Jésus rend le joug plus léger en lui donnant un sens très élevé et en ouvrant notre cœur à la grâce d’être nous-mêmes portés en portant la croix.
Nous pouvons aussi nous identifier au malfaiteur crucifié car nous savons que nous sommes des pécheurs et certains d’entre nous ressentent peut-être de lourdes culpabilités. Ils n’ont pas moins leur place dans l’Église, dans la mesure où ils n’insultent pas Jésus comme saint Matthieu dit que les larrons le faisaient (cf. Mt 27,44). En réalité, ces insultes viennent surtout du manque de foi en Jésus. Nous avons le droit d’être parfois révoltés contre Dieu, certains d’entre nous ressentent peut-être de la révolte et je les respecte. Mais les passants qui injuriaient Jésus ne font peut-être qu’exprimer leur déception parce qu’ils attendaient de Jésus un miracle éclatant tandis qu’il leur donne à voir son extrême humiliation. Ceux qui l’acclamaient la veille en brandissant des rameaux pour saluer l’avènement d’un roi ne comprennent pas facilement que sa royauté soit celle de la couronne d’épines, le règne qui provient de la victoire qu’est le renoncement total à toute forme de pouvoir dominateur. L’Évangile de Luc rapporte qu’un des crucifiés n’a pas insulté Jésus mais a reproché à l’autre son attitude ridicule : « Tu ne crains donc pas Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi ! Et puis pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal » (Lc 23,40-41) Reconnaître en Jésus le Dieu innocent qui nous sauve, voilà la clé si nous sommes des malfaiteurs ou simplement de pauvres pécheurs qui, sans lui, serions destinés à l’enfer.
Entre Simon qui porte la croix de Jésus et le larron repenti qui sont deux figures extrêmes, il y a bien d’autres personnages à qui nous identifier. Il y a ces nombreuses femmes dont saint Matthieu dit qu’elles « observaient de loin. Elles avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour le servir. Parmi elles, se trouvaient Marie-Madeleine, Marie mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée » (Mt 27,55-56). On ne souligne jamais assez le rôle discret mais si important des femmes dans la vie de Jésus. Leur charisme propre est sûrement marqué par l’intuition féminine mais aussi un mode de présence compatissant et tendre, des cœurs ouverts qui comprennent Jésus de l’intérieur et non pas simplement selon des critères durs. Peut-être cette sensibilité à la passion de Jésus qui pousse à des émotions profondes, même à distance, même en observant de loin, est-elle le motif qui a fait venir certains ou certaines d’entre nous dans cette cathédrale ce matin. Et c’est bien. Merci.
Joseph d’Arimathie vient à la fin de cette journée demander à Pilate le corps de Jésus. Il s’agit d’un disciple de Jésus qui ne fait pas partie des douze Apôtres (dont Matthieu n’évoque d’ailleurs ni l’absence ni la présence). En venant à la messe ce matin, certains d’entre nous sont venus aussi « réclamer le corps de Jésus » pour le recevoir en communion puisqu’il est réellement présent dans le pain consacré pendant la messe. Beaucoup viennent tous les dimanches et même en semaine réclamer le corps de Jésus et s’avancent devant l’autel au moment de la communion. Je pense aussi à tous les catéchumènes adultes et jeunes, de plus en plus nombreux, qui n’avaient pas été baptisés enfants, mais qui arrivent, quel que soit leur âge, comme Joseph d’Arimathie qui est arrivé « comme il se faisait tard » (Mt 27,57) pour réclamer le corps de Jésus. Plus d’une trentaine d’adultes, dans notre diocèse, vont recevoir dans la nuit de Pâques les sacrements de l’initiation chrétienne, dont la communion pour la première fois et ils pourront venir ensuite, autant qu’ils veulent, pour réclamer le corps de Jésus dimanche après dimanche ou même jour après jour. Il semble que ce soit Joseph d’Arimathie qui se soit occupé d’envelopper Jésus d’un linceul et, avant de le descendre de la croix, de lui placer la sainte coiffe sur la tête en nouant les lacets sous sa mâchoire afin qu’elle ne se décroche pas. Comme nous vénérons ici la sainte coiffe, dans la chapelle d’axe de notre cathédrale, nous ne pouvons qu’être sensibles à celui qui a pris soin du corps de Jésus après sa mort pour l’ensevelir dignement, avec le rituel juif et les linges qui correspondaient et que l’on retrouvera au tombeau après la résurrection.
Je m’arrête ici dans cette homélie et vous invite à relire la Passion de Jésus en demandant à l’Esprit Saint de vous aider à vous identifier à l’un ou l’autre des personnages et à en tirer quelques leçons pour votre vie, quelques joies spirituelles, la joie d’être si proches de Dieu en Jésus-Christ qui s’est approché de nous jusqu’à mourir sur une croix. Jeudi soir, la célébration de la cène nous fera revivre ce dernier repas de Jésus où il a lavé les pieds de ses disciples et leur a légué le pouvoir de distribuer son corps livré sous l’espèce du pain rompu en faisant cela en mémoire de lui. Vendredi soir, la célébration de la Passion nous fera entendre le récit de l’Évangile de Jean et nous pourrons vénérer la croix du Christ en priant pour toutes les grandes intentions portées par l’Église. Samedi soir, la belle veillée pascale qui débute par un feu allumé sur la place, au milieu de la ville car le Christ est venu illuminer ce monde par sa résurrection nous fera entendre la Parole du Seigneur, accueillir de nouveaux chrétiens en leur donnant le baptême, la confirmation et l’eucharistie. Et dimanche matin, nous serons avec Marie-Madeleine, au tombeau vide pour nous réjouir à nouveau de ce matin éternel qui nous est offert. Dans l’Église, chacun a sa place, qui que nous soyons, Jésus nous aime.
Amen.
+ Mgr Laurent Camiade, évêque du diocèse de Cahors





