Dimanche 5 avril 2026
– Homélie de Mgr Laurent Camiade :
Chers frères et sœurs,
L’expérience du matin de Pâques comporte bien des éléments et trois d’entre eux me semblent fondamentaux et très pertinents pour notre temps. Je les résumerai ainsi : d’abord l’accès à la foi est libre, croire c’est un acte libre ; ensuite, l’expérience de la foi en Jésus ressuscité est une expérience de l’Église, une expérience de fraternité rayonnante ; enfin, la foi en Jésus ressuscité s’appuie sur des faits objectifs et sur un enseignement positif qui a sa source en Dieu lui-même. Pour le dire autrement et plus simplement encore, la résurrection de Jésus nous rend libres, nous rend frères et nous met en contact avec la Vérité. Je voudrais méditer brièvement avec vous sur ces trois points : liberté, fraternité et vérité.
Liberté. Croire, c’est un choix, un acte libre. Mais qui est possible uniquement si Dieu nous a déjà libérés. Que nous montre l’évangile ? Marie-Madeleine, cette femme délivrée par Jésus de sept démons qui est la première à aller au tombeau et qui voit qu’il est vide. On a dit souvent que Marie-Madeleine est une figure de l’Église. A elle seule, elle donne une image de ce qu’est l’Église, non pas un peuple de justes et de parfaits, mais un peuple justifié, libéré du mal par le Christ. Il est étonnant que l’ensemble des Apôtres de Jésus aient fui et n’aient pas pensé à revenir au tombeau le matin du premier jour de la semaine. Le samedi, selon la Loi juive, c’était le sabbat de Pâques, il était interdit de marcher longtemps. Mais le lendemain matin, le 1° jour de la semaine que nous appelons le dimanche, tout était possible. C’est une seule personne qui va au tombeau, Marie-Madeleine. Elle symbolise donc clairement plus qu’elle même mais aussi tout le peuple libéré par Jésus et qui veut s’approcher de lui. Ce matin, vous aussi, vous êtes venus nombreux, non pas au Saint-Sépulcre de Jérusalem qui est fermé au public à cause de la guerre et du risque de bombes à fragmentation sur la ville sainte, mais dans cette cathédrale où une des reliques de la passion est conservée, la sainte coiffe, dans la chapelle d’axe. C’est notre petit Saint-Sépulcre à nous. Chaque fois, dans l’histoire, que le pèlerinage de Jérusalem au tombeau vide du Christ a été impossible à cause des batailles et des occupations multiples, on a ouvert de petits sanctuaires de substitution, notamment en France, le Saint-Sépulcre d’Angers ou celui de Neuvy-Saint-Sépulchre dans l’Indre, pour pouvoir continuer ce geste de Marie-Madeleine qui est un geste libre, celui de se rendre au tombeau du Christ par amour pour lui, par attachement au seul être qui nous libère en profondeur et nous sauve. Le Christ nous libère pour que nous puissions aimer en vérité car s’il y a contrainte ou manipulation, s’il n’y a pas de consentement, il ne peut pas y avoir d’amour. Notre société est devenue très sensible à cela. Mais c’est vrai pour toute forme d’amour, même le service des pauvres ou des malades doit se vivre dans le respect profond de leur liberté et, pour cela, il faut que Dieu nous libère de toute volonté de domination. Il y a abus dès que la liberté d’autrui n’est plus respectée. Notre monde est très marqué par des conditionnements sociaux, publicitaires et le développement de l’IA nous fait craindre encore davantage pour notre liberté de penser, de vivre et d’aimer. Or la foi restera toujours un acte souverainement libérateur qui met en contact avec la liberté de Dieu. Dieu le Père nous a créés libres mais malgré le péché qui a profondément altéré notre liberté personnelle, la grâce du Christ libère le fond de notre âme.
Quand Marie-Madeleine arrive au tombeau vide et qu’elle le voit ouvert, elle en repart aussitôt et elle va le dire à Pierre et à « l’autre disciple » qu’on assimile habituellement à l’Apôtre Jean. Cela nous amène au second point de notre méditation : la fraternité rayonnante. La joie de la résurrection ne va pas naître du seul témoignage de Marie-Madeleine, même si son rôle est central et manifeste d’abord la liberté que Dieu donne et redonne au croyant. Il faut que cette foi soit partagée. Partagée non pas avec des clones de Marie-Madeleine, mais avec des personnes différentes. Elle est une femme et ce sont des hommes. Les unes ont besoin des autres et réciproquement. Notre culture est malade du refus de la différence, du conflit des différences qui ne sait plus voir la complémentarité ni en profiter vraiment. Origines sociales ou culturelles, appartenances politiques, couleurs de peau, sexes, toutes les différences semblent devoir s’affronter. Mais ces différences ne comptent pas au regard de la foi. C’est ensemble que nous allons au tombeau du Christ et que nous faisons l’expérience de la foi. Aujourd’hui, beaucoup d’adultes et des jeunes demandent le baptême, des femmes et des hommes de toutes les couleurs, des riches et des pauvres, des sympathisants de tous les partis… ce qu’ils apprécient dans l’Église, c’est qu’ils sont accueillis tous de la même manière et que l’on respecte leur identité, leur itinéraire parfois chaotique ou douloureux. Chacun trouve en Jésus le Dieu qu’ils ont longtemps cherché et dans l’Église la fraternité chrétienne fondée sur notre identité commune de fils du Père éternel et frères de Jésus. Qui que nous soyons, nous avons un seul Père qui est Dieu et c’est pourquoi notre fraternité transcende les différences. Bien sûr, il y a aussi des conflits, des difficultés, des personnes parfois même agressées au sein de la communauté ecclésiale car nous restons des pécheurs. Nous ne devons pas ignorer cette fragilité de la fraternité chrétienne dans le concret de sa vie et avoir une attention toute spéciale pour les personnes blessées par des frères ou des sœurs en Christ. Mais ce qui doit caractériser aussi la fraternité chrétienne, c’est qu’elle ne se replie pas sur elle-même, elle est appelée à rayonner. Marie-Madeleine parle à Pierre et Jean, ils vont à leur tour au tombeau et chacun arrive à son rythme et entre dans la foi à sa manière, mais ensuite, ils vont répandre la nouvelle autour d’eux pour transmettre ce message, de génération en génération, jusqu’à nous aujourd’hui. Et cette joie chrétienne donne sa vraie consistance à notre fraternité. J’ai invité l’ensemble des catholiques de notre diocèse à ne pas rester repliés sur eux mais à former de petites fraternités rayonnantes et ouvertes, centrées sur l’Évangile. C’est le témoignage que nous avons à offrir au monde. C’est l’image que l’Église devrait pouvoir toujours donner, malgré les péchés de ses membres, elle reste unie dans le Christ car nous sommes tous enfants d’un même Père et elle participe ainsi à plus d’unité et de fraternité dans toute la société et dans le monde. L’Église a pour vocation d’être l’antithèse d’un monde clivé et belliqueux.
Car, enfin puisque c’est mon troisième point, la foi en Jésus ressuscité s’appuie sur des faits objectifs et sur un enseignement positif qui a sa source en Dieu lui-même. C’est ce qui nous déplace et nous fait sortir de nos instincts violents. J’ai dit que j’invitais à développer de petites fraternités centrées sur l’Évangile. Et c’est parce que sans la Parole de Dieu nous risquons de nous braquer sur des idéologies qui excluent les autres. La Bible ouvre toujours des portes à notre liberté mais elle le fait en nous permettant de dépasser nos idées personnelles et même nos expériences personnelles pour regarder Jésus-Christ et voir en lui le chemin, la vérité et la vie. L’existence d’une vérité valable pour tous est très contestée aujourd’hui parce que nous sommes trop marqués par des idéologies qui se croient vraies mais s’opposent et sont sources de guerre. Les guerres dites de religion sont des guerres idéologiques qui se servent de contenus religieux pour mobiliser sur des conflits, en réalité de nature politiques. La Parole de Dieu est une parole de paix qui invite sans cesse au dialogue et c’est cela qui est la vérité, celle d’une parole qui circule et qui unifie peu à peu grâce au respect, à la rencontre et au dialogue, à la remise en question de soi-même pour entrer peu à peu dans la pensée de Dieu. On voit dans l’Évangile de la résurrection que les disciples eux-mêmes ont mis du temps à comprendre la parole de Dieu. Nous avons entendu ces mots qui concluent le passage de ce matin : « Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts ». L’avons-nous compris ? Cette question sera ma conclusion.
Jésus est ressuscité, en nous laissant l’image du tombeau vide ou de sa sainte coiffe, il nous donne la liberté d’y croire, de former des fraternités ouvertes et rayonnantes et de chercher ensemble la vérité qui vient de Dieu.
Christ est ressuscité. Alleluia.
+ Mgr Laurent Camiade, évêque du diocèse de Cahors





