Dimanche 14 juin 2026.
– Homélie de Mgr Laurent Camiade :
Mes frères,
Par l’intermédiaire de Moïse, Dieu dit au Peuple d’Israël : « je vous ai portés comme sur les ailes d’un aigle et vous ai amenés jusqu’à moi » (Ex 19,4). C’est évidemment une image, puisque Dieu n’a pas fait cela, il a guidé son peuple à travers la mer rouge et l’a ainsi fait échapper à l’esclavage en Égypte. Mais le peuple est invité à cette relecture, à découvrir que dans ce chemin, inquiétant, éprouvant, Dieu a porté son Peuple, il l’a guidé et conduit là où il ne se serait jamais cru capable d’aller. Il lui faut ensuite choisir de faire confiance au Seigneur pour continuer d’avancer et accomplir sa vocation de Peuple choisi et bien-aimé de Dieu, de nation sainte et de peuple de prêtres.
Cette image des ailes d’un aigle est reprise plusieurs fois dans la révélation. Par exemple dans le Deutéronome : « Tel un aigle qui éveille sa nichée et plane au-dessus de ses petits, [Dieu] déploie son envergure, il prend [son Peuple], il le porte sur ses ailes » (Dt 32,11). Ou encore dans le livre d’Isaïe (qu’on ne peut éviter de citer ici à Souillac en pensant au prophète dansant représenté sur le pilier de l’entrée de l’abbatiale) nous pouvons lire : « [Dieu] rend des forces à l’homme fatigué, il augmente la vigueur de celui qui est faible. Les garçons se fatiguent, se lassent, et les jeunes gens ne cessent de trébucher, mais ceux qui mettent leur espérance dans le Seigneur trouvent des forces nouvelles ; ils déploient comme des ailes d’aigles, ils courent sans se lasser, ils marchent sans se fatiguer. » (Is 40,29-31) Des ailes d’aigle sont aussi offertes à la vierge Marie et à l’Église si l’on en croit le livre de l’Apocalypse qui indique que fut donnée à la femme les ailes du grand aigle pour qu’elle échappe au dragon (cf. Ap 12,14).
Des auteurs spirituels aussi ont pris à leur compte cette image pour évoquer la manière dont l’Esprit Saint rend capable d’avancer plus vite et plus librement dans la vie spirituelle. Ainsi, le frère dominicain du XVII° siècle Jean de Saint-Thomas, dans son traité sur les dons du Saint-Esprit, souligne le saut qualitatif que les dons du Saint-Esprit permettent par rapport au seul exercice des vertus : « Ceux qui s’exercent seulement dans les vertus sont comme ceux qui vont à pied et se règlent en tout par leurs propres soins et leur propre industrie. Mais ceux qui sont agis par les dons de l’Esprit-Saint sont portés par des ailes d’aigle enflées par le souffle d’en haut ; et ils courent dans les voies de Dieu sans aucun labeur ».
Nous pouvons être tentés de penser que la vie chrétienne suppose beaucoup d’efforts et une détermination forte. Cela est souvent vrai au début ou quand on s’est éloigné de Dieu et qu’il faut se décider à repartir vers Lui —même s’il arrive souvent que Dieu vienne nous chercher quand nous n’avons plus de forces, mais il ne va pas décider à notre place de suivre Jésus. Or, ensuite, si nous ouvrons réellement notre cœur à l’Esprit Saint et de plus en plus, alors c’est Dieu qui fait tout le travail. Il nous porte « comme sur les ailes d’un aigle ».
Il est intéressant de regarder comment le Seigneur a porté chacun de nous comme sur les ailes d’un aigle. Il y a des moments dans nos vies où nous nous sommes sentis portés, soulevés comme par le vent qui gonfle les ailes de l’aigle et sur lequel, depuis tout petit, cet oiseau a appris à s’appuyer pour parcourir de grandes distances en captant les courants ascendants.
À ses disciples, dans l’Évangile, Jésus fait remarquer que la moisson est abondante mais les ouvriers peu nombreux et il invite à prier le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers, puis il envoie ses douze Apôtres en mission (Mt 9-10). Cela nous indique le moyen qu’il a lui-même choisi pour nous porter sur ses ailes : c’est l’Église qu’il a fondée sur le ministère des Apôtres et le rôle de leurs successeurs et leurs collaborateurs. Ce sont eux les ouvriers pour la moisson dont nous avons besoin pour que, portés par le souffle de l’Esprit Saint que les sacrements nous transmettent, nous avancions dans notre vie vers le Seigneur. Le sacrement de confirmation permet de vivre cela très concrètement. Mais, bien sûr, il ne peut être célébré si toute l’Église n’a pas porté, elle aussi, ceux qui la demandent en leur permettant d’expérimenter la fraternité et d’entendre la parole de Dieu. C’est ainsi que l’on grandit dans la foi, dans la fraternité avec d’autres chrétien, grâce aux sacrements et à l’écoute de Dieu. Si nous ouvrons notre cœur à l’amour du Seigneur, Il vient nous toucher et nous envahir pour alléger notre marche, nous libérer en profondeur.
La petite sainte Thérèse de Lisieux a joué, elle aussi, avec cette image de l’aigle, dans lequel elle reconnait le Christ et ses anges, ainsi peut-être que les grandes âmes auxquelles elle ne s’estime pas capable de ressembler. Aussi, elle se compare elle-même à un petit oiseau, incapable de voler aussi haut que les aigles, mais elle regarde de soleil du Christ, elle s’offre à lui en victime, et elle compte sur lui pour l’élever à participer à son sacrifice qui sauve le monde. Elle écrit « Ma folie consiste à supplier les Aigles mes frères, de m’obtenir la faveur de voler vers le Soleil de l’Amour avec les propres ailes de l’Aigle Divin… Un jour, j’en ai l’espoir, Aigle Adoré, tu viendras chercher ton petit oiseau, et remontant avec lui au Foyer de l’Amour, tu le plongeras pour l’éternité dans le brûlant Abîme de Cet Amour auquel il s’est offert en victime. »
La moisson est trop abondante dans monde qui a tant besoin d’être sauvé par le Christ, avec ses égoïsmes, ses rejets des plus faibles, ses ambitions démesurées, ses guerres qui s’enlisent, sa recherche effrénée du plaisir, du succès et de la puissance technique. Nos petites communautés de baptisés, confirmés, nourris de l’eucharistie se sentent souvent comme de petits oiseaux qui n’ont pas la capacité de réaliser l’œuvre que Jésus a confiée à son Église. Mais il suffit de s’en remettre à Lui tous ensemble, d’ouvrir nos cœurs à son Esprit et de le laisser imprimer en nous ses dons, le don de sagesse, d’intelligence, de conseil et de force, de science, de crainte révérencielle et d’adoration pour qu’il nous donne de porter du fruit et d’offrir avec lui dans l’eucharistie la totalité de ce qu’embrasse notre regard. C’est lui qui nous portera comme sur les ailes d’un aigle et nous donnera, à travers de petits actes d’amitié, des sourires, d’humbles témoignages, de gestes ordinaires tout remplis de bonté, de transformer ce monde et d’y insérer quelque chose de sa grâce qui ne pourra jamais être détruite.
Chers adultes et jeunes confirmantes de ce dimanche en la paroisse Saint-Benoît du haut Quercy, que Dieu vous porte et vous guide dans la souplesse et la liberté de l’Esprit et qu’Il fasse de nous tous des témoins de sa tendresse et de sa force jusqu’au moment de notre entrée dans la vie éternelle.
Amen.
+ Mgr Laurent Camiade
Evêque du diocèse de Cahors





