Confirmations Prayssac. Jeudi 14 mai 2026.
– Homélie de Mgr Laurent Camiade :
Mes frères,
En s’élevant au ciel pour rejoindre son Père, Jésus-Christ promet d’envoyer son Esprit Saint. Il ne promet pas que tout sera désormais facile, ni qu’il va immédiatement établir son règne comme le demandaient les Apôtres, mais il promet la force de l’Esprit Saint. Cette force va faire des Apôtres les témoins du Christ jusqu’aux extrémités de la terre. Ainsi, Jésus ne veut pas établir son règne sur la terre par magie mais par le moyen de l’engagement des Apôtres et, après eux, par notre propre engagement, fortifié par le souffle du même Esprit Saint, pour que nous poursuivions ce témoignage. « Vous serez mes témoins… jusqu’aux extrémités de la terre ».
Que signifie pour nous être témoins de Jésus-Christ ? Nous voyons bien que déjà quand des adultes se laissent attirer par Jésus-Christ et demandent le baptême ou la confirmation, cela touche le monde qui les entoure. On en parle même dans les journaux à la télé et sur les réseaux. La première manière de témoigner de Jésus, c’est donc de se laisser attirer par Jésus-Christ, d’adhérer à son Église, de faire ensemble communauté, une communauté qui se réunit non pas selon des critères mondains mais autour de la Parole de Dieu et des sacrements du Christ. L’accueil des nouveaux venus dans nos églises participe aussi de ce premier mode de témoignage. Cet accueil mutuel au sein de l’Église montre bien que ce ne sont pas des affinités humaines ni une auto-promotion de type commercial qui rassemblent l’Église, mais plus profondément le témoignage rendu à Jésus-Christ qui attire, qui dépasse et bouleverse nos projets ou nos stratégies et qui nous introduit déjà auprès du Père quand il monte au ciel. En nous accueillant les uns les autres, nous accueillons le Christ Lui-même qui est monté au cieux mais continue pourtant de vivre avec nous par le don de son Esprit Saint. Vivre cela demande simplement d’ouvrir son cœur à Dieu et à ces autres que le Père attire et cette attitude témoigne du Christ.
Mais cette ouverture fondamentale ne suffit pas complètement pour faire des témoins du Christ. Il ne suffit pas d’accueillir des nouveaux venus et de les baptiser. Dans la finale de l’Évangile de Saint Matthieu, Jésus dit de faire des disciples en les baptisant et aussi en leur apprenant à observer ses commandements. « Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. » (Mt 28,19-20) Être témoins en apprenant aux nouveaux venus à observer les commandements du Christ, c’est inévitablement s’efforcer de les pratiquer soi-même. Des chrétiens tièdes qui ne mènent pas le combat contre leurs mauvaises habitudes ou autres tendances qui s’opposent au message du Christ ne parviendront jamais à apprendre à d’autres à observer les commandements de Jésus. Ces commandements sont à la fois simples et complexes. Simples car ils se résument dans le principe de l’amour, l’amour de Dieu et du prochain. Mais complexes parce qu’en pratique, aimer n’est jamais très simple pour nous, les humains. Accepter cette complexité c’est savoir que nous sommes tous en chemin et avons sans cesse à avancer sur ce chemin de la perfection. Celui qui se croit arrivé, qui pense être déjà un chrétien bien installé qui a trouvé son équilibre de vie n’est malheureusement plus vraiment sur le chemin du Christ. Ce que Jésus nous commande est traversé de paradoxes, comme par exemple ces paroles toujours déstabilisantes : « qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé » (Mt 23,12). Ou encore cette recommandation qui défie toutes les limites que nous sommes tentés de mettre à l’amour du prochain : pardonne à ton frère, non pas sept fois seulement mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois (cf. Mt 18,22). Pratiquer de telles consignes est une remise en question permanente. L’apprendre aux autres pour être vraiment témoins de Jésus demande un cheminement intérieur permanent, un renoncement profond à vivre dans une routine de petits bourgeois conformistes et mesquins.
Etre témoins de Jésus c’est donc à la fois accueillir le don de l’Esprit Saint, et aussi nous mettre en route spirituellement dans une attitude de conversion permanente. Penser que l’on se convertit une fois pour toutes est une grave erreur. Certes, il y a des tempéraments entiers qui impressionnent par la radicalité de leurs choix, mais pour la plupart d’entre nous, c’est un long chemin. Je pense par exemple à saint Charles de Foucault qui relisait sa conversion en affirmant « Aussitôt que je crus qu’il y avait un Dieu, je compris que je ne pouvais faire autrement que de ne vivre que pour lui. » (Lettre à Henri de Castries, 1901) Ne vivre que pour Dieu ne peut être, pour la plupart d’entre nous, que le fruit d’un long combat contre nos égoïsmes les plus ancrés, contre notre moi profond qui se replie si facilement dès qu’arrive une petite épreuve ou une simple menace. C’est aussi le fruit d’un combat contre les facilités si nombreuses qu’offre notre société de consommation. Comment limiter la toxicité de nos comportements consuméristes qui détruisent la planète et fragilisent toujours plus la vie des plus pauvres ?
Si notre vie avec le Christ est vraiment un chemin de conversion personnelle, un chemin d’accueil de l’Esprit Saint et de nos frères, un chemin qui nous aide à vivre toujours davantage pour Dieu, selon Dieu, alors nous sommes légitimes pour mettre aussi des mots sur le contenu de notre foi. Alors, le kérygme peut sortir de notre bouche pour dire que Jésus-Christ, le Fils de Dieu fait homme est mort et ressuscité et qu’il nous sauve, car réellement nous sommes sur un chemin de Salut. Saint Paul, converti sur le chemin de Damas, toujours tendu vers l’avant pour courir vers le but que Jésus lui avait fait lumineusement percevoir est parfaitement légitime pour nous parler de la « puissance incomparable que [le Père de Jésus-Christ] déploie pour nous, les croyants » (Ep 1,19). Il médite ainsi, à partir de sa propre expérience si pleine d’élan intérieur, sur « l’énergie, la force, la vigueur que [le Père] a mise en œuvre dans le Christ quand il l’a ressuscité d’entre les morts et qu’il l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux » (Ep 1,20). En célébrant aujourd’hui l’Ascension du Seigneur, nous ne pouvons, en effet, pas bien comprendre ce mystère si nous n’avons jamais laissé en nous cette puissance du Père élever notre âme au-dessus de nous-mêmes, si nous n’avons jamais été poussés à nous dépasser pour que l’amour du prochain et l’amour de Dieu guident réellement nos intentions et nos actions, sans rien attendre en retour.
Qu’est-ce qu’être témoins de Jésus-Christ ? D’abord accueillir l’Esprit-Saint, reçu au baptême et à la confirmation, et puis s’engager dans l’observation des commandements de Jésus et, enfin, annoncer le sublime mystère qui nous habite et nous fait vivre, celui du Salut en Jésus-Christ dont nous sommes témoins non seulement parce qu’il nous a été transmis comme une connaissance héritée de notre culture familiale mais aussi et avant tout parce que nous en vivons et que chaque jour, nous prions le Seigneur et qu’il nous donne sa force, sa consolation, la douceur de sa présence et qu’Il nous communique son désir du bien commun de toutes ses créatures.
Jésus est monté au ciel, non pour nous abandonner à nous-mêmes mais pour que la force de son Esprit Saint fasse de nous ses témoins jusqu’aux extrémités de la terre. Rendons grâce à Dieu pour cette vocation qu’il nous a donnée malgré notre indignité. Et ouvrons grands nos cœurs au torrent de son amour, dans l’attente de sa venue glorieuse à la fin des temps.
Amen.
+ Mgr Laurent Camiade
Evêque du diocèse de Cahors





