Appel décisif des catéchumènes

Dimanche 22 février 2026, cathédrale de Cahors.

 Homélie de Mgr Laurent Camiade :

Jésus a voulu être tenté au désert pour nous aider à vaincre les tentations, nos tentations, celles de notre vie humaine. Les catéchumènes qui entendent aujourd’hui leur appel décisif à recevoir les sacrements de l’initiation chrétienne ont commencé déjà à apprendre à résister à ces tentations. Jésus a affronté trois tentations qui sont comme la structure de base de toutes les tentations humaines. Je voudrais méditer surtout avec vous aujourd’hui sur la troisième tentation.

Rapidement, je souligne tout de même que la première tentation, celle de changer les pierres en pain rejoint chacun de nous qui sommes tentés de placer nos appétits au centre de notre vie alors que l’homme ne vit pas seulement le pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Dans leur préparation au baptême, les catéchumènes ont commencé à se familiariser avec cette Parole qui sort de la bouche de Dieu, à s’en nourrir spirituellement, à la laisser inspirer leur vie. La seconde tentation, se jeter en bas du sommet du Temple est la tentation de la démission, qui consiste à vouloir que Dieu fasse à notre place ce qu’Il attend de nous. Dans le cheminement vers le baptême, plusieurs catéchumènes ont aussi fait cette expérience que si c’est Dieu qui nous attire, si seul Jésus peut nous sauver, il n’en attend pas moins de nous une certaine détermination, une décision d’avancer vers Lui et non pas la lâcheté d’attendre que ça vienne tout seul.

La troisième tentation est celle sur laquelle je voudrais m’arrêter. Le diable conduit Jésus sur une haute montagne et lui montre les royaumes du monde et leur gloire. Il lui promet de lui donner tout cela s’il se prosterne devant lui. Cela peut sembler assez étrange. Bien sûr, on comprend que c’est la tentation du pouvoir, mais d’un pouvoir qui passerait par l’adoration du diable. Vraiment, nous pouvons nous dire que cette tentation n’est pas pour nous, qu’elle ne nous concerne pas car nous n’aurions pas l’idée d’adorer le diable. Nous comprenons facilement que Jésus ne peut absolument pas accepter ce deal avec le diable car, comme il le dira au moment de l’ascension, après sa résurrection, au milieu de ses disciples à qui il a donné rendez-vous sur la montagne : « tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (Mt 28,18) Se prosterner devant le diable pour, soi-disant, gagner le pouvoir sur la terre, ce serait pour lui renoncer à son pouvoir sur le ciel ! Jésus ne va pas s’abaisser à ça. Il a déjà reçu gratuitement du Père tout pouvoir sur le ciel et sur la terre.

Mais la question du pouvoir de Jésus sur la terre reste pour nous une question complexe. Tout au long de son cheminement avec ses disciples, la question de savoir quelle est la véritable mission de Jésus sur la terre une question fondamentale. Parmi nos catéchumènes, beaucoup ont vécu des expériences difficiles et alors, la question se pose quand on subit la violence, qu’on est entraîné vers le bas, mal aimé, déboussolé ou gravement malade : où est Jésus ? Que fait-il ? M’a-t-il abandonné ? Pourquoi permet-il de si terribles épreuves ou de si graves égarements ? Après sa résurrection et son ascension dans le ciel, Jésus n’a pas laissé un monde apparemment bien meilleur que lorsqu’il s’y était incarné trente-trois ans plus tôt. La paix sur la terre n’a pas été conquise. Le mal s’est plutôt déchainé sur Jésus lui-même au moment de sa passion, sous forme de trahison, d’injustice, de violence déchaînée, de mépris, d’incompréhension… et les railleurs lui disaient avec mépris : « sauve-toi toi-même ! » Mais Jésus n’avait pas promis la facilité. Plusieurs fois, il a annoncé à ses disciples qu’il devrait souffrir beaucoup et mourir. Les Apôtres n’acceptaient pas ou ne voulaient pas comprendre cette annonce de sa passion. Saint Pierre lui-même s’écrie : « non, cela ne t’arrivera pas ! » (Mt 16,22). Alors, comme cette réaction correspond exactement à la 3° tentation de Jésus, Il rétorque brutalement : « Derrière moi, satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » (Mt 16,23) C’est la même formule que lors de la troisième tentation, Jésus dit : « derrière moi, satan ».

Oui, cette tentation, la tentation d’imaginer le pouvoir de Jésus autrement qu’à travers sa croix, traverse tout l’Évangile. Elle traverse aussi aujourd’hui notre vie de baptisés à tous. Nous sommes sans cesse tentés de nous tromper sur la mission du Christ et sur celle de l’Église, sur notre mission. Certes, Jésus a manifesté sa puissance sur la terre en guérissant des malades ou en marchant sur l’eau et même en réveillant des morts. Et, à sa suite, notre baptême nous engage à faire le bien et à répandre la bonté du Christ autour de nous. C’est vrai. Mais notre baptême ne nous permet pas d’abord de faire des choses extraordinaires. Il ne nous met pas non plus toujours à l’abri des malheurs ni des épreuves de la vie. Il ne nous fait pas échapper à la croix, au contraire, il nous engage à suivre Jésus sur sa croix. Le baptême est célébré de préférence dans la nuit de Pâques parce qu’il faut avoir suivi Jésus dans sa Passion pour savourer vraiment la victoire de sa résurrection. Et avant d’être baptisés, les appelés d’aujourd’hui vont d’abord vivre les rites des scrutins qui sont des mises à l’épreuve par la lumière de la Parole de Dieu qui nous pousse à la conversion de nos cœurs.

La puissance du Christ ne se manifeste pas autrement que dans le paradoxe de la croix. Beaucoup de nos catéchumènes le savent déjà car, pour avancer dans leur vie, ils ont dû offrir leur pardon à quelqu’un et ils ont découvert que c’était justement là que Jésus les attendait et que c’était Lui qui les en avait rendus capables. Le pardon est une chose sur-humaine quand on subit le mal, mais le désir de pardonner est une grâce qui vient de Dieu et qui rend capable d’avancer.

En fin de compte, la grande nouveauté que Jésus a apportée, son œuvre en tant que Messie et Sauveur du monde, c’est d’avoir rétabli le contact entre les hommes et Dieu, par-delà le mal, par-delà le péché, par-delà la souffrance. Ce qui coupait les hommes de l’amour de Dieu a été réduit à l’impuissance. Et c’est cette victoire du Christ sur le mal qui manifeste sa vraie puissance, qui n’a rien à voir avec le pouvoir que lui promettait le diable. Sa victoire n’a rien à voir avec la puissance militaire ni politique. Ni même avec les prouesses techniques dont l’homme est capable. Tous ces pouvoirs peuvent facilement devenir des idoles, des asservissement sous le joug du diable.

Parfois, même dans l’Église, même parmi les chrétiens, certains ont été tentés de vouloir sauver le monde par des techniques ou des stratégies de conquête. Mais ça ne fonctionne pas ainsi. Le royaume de Dieu ne peut pas prendre la forme d’un royaume politique ni d’une victoire militaire. Dans l’histoire, chaque fois que les chrétiens ont cédé à la tentation d’appuyer la diffusion de la foi sur des pouvoirs humains, politiques, colonialistes ou autres stratégies commerciales, elle a dû en payer le prix fort, à commencer par l’affaiblissement de la foi qui devait alors se soumettre aux critères du pouvoir, de même que le diable voulait que Jésus se prosterne devant lui.

La vraie mission des baptisés n’est pas de conquérir les esprits mais d’accueillir comme des frères tous ceux que Dieu attire à Jésus en attestant que oui, Dieu est présent dans ce monde, oui, Dieu est présent et agissant dans les sacrements, oui Dieu se révèle dans les Écritures saintes, oui, le ciel a été réconcilié avec la terre et c’est pourquoi Jésus peut dire « tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre ». Mais son pouvoir n’est enfermé dans aucune contingence matérielle ni aucune idéologie. Son pouvoir permet de traverser la Passion, de porter la croix avec amour, de mourir pour ressusciter et d’entrainer avec Lui dans la vie qui ne finit pas tous ceux qui veulent bien se laisser aimer par Dieu.

Jésus n’a pas esquivé les tentations, il n’a esquivé aucune épreuve, mais il les a traversées. Celui qui reçoit le baptême traverse l’eau avec Jésus sans s’y noyer. Il y trouve la force de traverser avec Jésus toutes les épreuves de sa vie et il garde ainsi dans son cœur, pour toujours, la joie du Christ.

Amen.

+ Mgr Laurent Camiade
Evêque du diocèse de Cahors

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