Ordination sacerdotale de Corentin Pezet

Dimanche 26 juin 2022

- Homélie de Mgr Laurent Camiade :

Mes frères, de nombreuses discussions ont cours aujourd’hui à propos du ministère et de la vie des prêtres. A quoi servent-ils ? Comment peuvent-ils être moins surchargés, plus disponibles et proches de tous, moins autoritaires et pourtant capables d’une gouvernance efficace dans leurs missions, heureux de vivre et compatissants avec les plus souffrants, en phase avec les cultures actuelles et habités d’une intériorité qui donne envie de chercher Dieu… Bref, c’est peu de dire qu’on attend beaucoup des prêtres !

Mais Jésus n’en attend pas moins de ceux qui désirent marcher à sa suite. « Je te suivrai partout où tu iras » dit un homme qui le rejoint sur sa route. Et Jésus de lui rétorquer « les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête ». La barre est placée haut ! La quadrature du cercle que reflètent toutes les discussions actuelles semble venir de Jésus lui-même. Sauf que… Sauf que pour Jésus, tout cela n’est pas une question de posture ou de multi-capacités ni de perfection humaine. Il prévient que la tâche n’aura pas de limites ni ne sera pas confortable, mais ce n’est pas cela qui prime. C’est d’abord l’annonce du Royaume de Dieu, la mission. Ce désir de suivre Jésus s’exprime au moment précis où il va donner sa vie, au moment où « le visage déterminé, il prit la route le Jérusalem ». Jésus ira au bout de sa mission, jusqu’au sacrifice de sa vie pour sauver le monde. Il exercera un sacerdoce radicalement nouveau et définitif : le rachat de tous les hommes et la semence d’un royaume céleste au creux de la terre. La clé de tout ministère dans l’Église, c’est de servir cette mission de Salut, d’y participer activement. Dès que l’on ignore ce mouvement sacrificiel, on se perd dans des atermoiements qui ne font que retarder l’avancée du Royaume des cieux.

Alors oui, donnons nos vies sans attendre. Mais comment ? Le passage de la lettre aux Galates entendu ce dimanche peut nous aider à situer de façon concrète le sacerdoce ministériel dans l’Église. On y trouve deux pistes pratiques fondamentales. 1. Se mettre par amour au service les uns des autres. 2. Marcher sous la conduite de l’Esprit Saint.

La première caractéristique de la Mission du Christ est de « se mettre par amour au service les uns des autres » (Gal 5,13). Par amour veut dire en cherchant le bien de chacun. C’est une dynamique spirituelle très forte de sortie de soi-même qui va plus loin que le simple respect ou la promotion de la liberté de chacun à laquelle on est si sensible aujourd’hui. Car si on agit seulement par raisonnement, en soignant des protocoles d’action respectueux de l’intégrité de chacun, il risque de manquer ce qu’on appelle aujourd’hui souvent la bienveillance ou encore la bien-traitance. Même si la lutte active contre les abus est nécessaire, il ne suffira jamais de ne pas mal faire. Il y aura un véritable don de soi à cultiver pour le bien des autres, une attention et une connaissance à avoir de chacune des personnes. Vouloir leur bien, leur Salut en Jésus-Christ, suppose de connaître et de s’attacher un peu aux brebis qui nous sont confiées, selon le modèle du bon pasteur dont Jésus parle dans l’Évangile de saint Jean. Le Concile Vatican II a mis en avant « la charité pastorale » (Cf. Presbyterorum ordinis n°14) des prêtres. Aimer les gens, chaque personne. La charité pastorale est « le lien de la perfection sacerdotale » qui unifie la vie et l’action des prêtres. Un prêtre n’est pas prêtre pour lui-même, mais bien par amour pour le Peuple de Dieu. Et le monde actuel a tellement besoin d’amour !

Certains auteurs aujourd’hui aiment à dire qu’il existe un lien sponsal entre le prêtre et l’Église, à l’image de l’amour du Christ qui s’est livré lui-même pour l’Église (Cf. Eph 5,25) selon les termes de saint Paul dans la lettre aux Ephésiens. C’est très beau mais je trouve que ce sont des analogies à manier avec précaution car la manière d’aimer une communauté paroissiale ou un groupe de personnes est très différente de l’amour entre un homme et une femme dans le mariage. L’amour du Christ pour son Église est le modèle premier, pour les époux comme pour le prêtre. Le modèle universel n’est pas l’amour des époux idéalisé, même si la vocation des époux est de s’efforcer humblement de refléter l’amour du Christ pour l’Église. L’amour du Christ pour son Église est d’ailleurs un amour virginal, c’est-à-dire qu’il s’exprime dans le don total de Lui-même, présent dans le sacrifice eucharistique. C’est le lien entre le prêtre et l’eucharistie qui est la forme de son amour pour l’Église. De même, c’est du sacrifice eucharistique que découle avant tout la charité pastorale du prêtre et non de liens d’abord affectifs. Ainsi, il serait illusoire ou même dangereux de penser qu’en s’engageant au célibat, le prêtre va trouver toutes les compensations affectives de son renoncement au mariage dans des relations idéales avec le peuple qui lui est confié. Ces relations seront souvent, au contraire, marquées par le mystère de la croix du Christ. Car, par exemple, après la messe et, quand il y en a, après les agapes qui peuvent la prolonger, le prêtre se retrouve seul face au Seigneur qui seul peut le combler. Son célibat est là d’ailleurs pour manifester, comme disait sainte Thérèse d’Avila, que « Dieu seul suffit ». Le psaume 15(16) chanté à la messe de ce jour, exprime très précisément ce lien du prêtre avec Dieu : « Seigneur mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort ». S’abandonner et s’en remettre totalement à Dieu qui est notre héritage, notre bien essentiel nous procure le bonheur auquel notre âme aspire.

Cela étant dit, un prêtre envoyé dans une communauté aura la tâche de bâtir une vraie relation d’amitié avec le Peuple de Dieu. Cette relation sera d’un type original qui est d’abord don de soi et attention personnelle à chacun. Chacun : ceux qui lui sont spontanément proches comme aussi les autres avec qui ce sera moins spontané. Cette amitié a des dimensions affectives propres. Elle permet un épanouissement réel si l’on reste bien dans la réalité singulière et originale de cette charité pastorale qui prend sa source dans l’oblation eucharistique. C’est une réalité libératrice, ouverte à tous et mue par un amour qui a renoncé à la recherche de soi-même. « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu » dit Jésus de façon provocante. Plutôt que de regarder en arrière vers l’imitation de liens familiaux auxquels on a renoncé, ou vers une improbable reconnaissance sociale, il s’agit de se laisser conduire intérieurement par cet amour du Christ qui nous mène au-delà de nous-mêmes, dans une originale forme d’amour qui va grandir peu à peu au long des années, dans la sobriété et le dévouement, dans la compréhension de plus en plus profonde des vraies aspirations et des vrais besoins spirituels du peuple à qui nous sommes envoyés.

1. Le prêtre se met par amour au service du peuple de Dieu. 2. La mission du prêtre suppose de « marcher sous la conduite de l’Esprit Saint » (Gal 5,16). Ce second aspect concret du sacerdoce se manifeste clairement dès les débuts de la vocation du futur prêtre quand il vérifie attentivement, à l’aide d’accompagnateurs et de formateurs, sous le regard de l’évêque, si l’intuition originelle qui l’a orienté vers ce ministère correspond vraiment au désir de Dieu et aux appels de l’Esprit pour lui, personnellement.

La culture synodale qui se développe aujourd’hui dans l’Église rappelle que l’Esprit Saint agit en chaque baptisé. C’est même, chez l’Apôtre Paul, la marque distinctive du baptisé que d’être habité par l’Esprit Saint. Etre habité et animé par l’Esprit Saint n’exclut alors pas les confrontations, les hésitations ou même certaines expressions malheureuses. Car l’Esprit ne nous saisit totalement que dans la mesure où nous nous exerçons de plus en plus à nous laisser guider et à mettre toutes nos facultés à son service. Or, l’Esprit Saint se fait reconnaître lorsqu’à partir d’échanges plus ou moins paisibles et ajustés, il conduit le Peuple tout entier à la joie de décisions qui font avancer tout le monde ensemble. Marcher sous la conduite de l’Esprit Saint est la vocation de toute l’Église. La fécondité de toute participation à la Mission du Christ en dépend.

Mes frères, croyons-nous vraiment que l’Esprit Saint habite en nous et agit avec nous ? Croyons-nous que par l’action de l’Esprit en nous, le Royaume de Dieu grandit ? Il m’apparaît que beaucoup de peurs aujourd’hui naissent des intimidations diaboliques. En particulier, nous regardons avec une lucidité salutaire les fautes commises dans l’Église, mais parfois d’une façon qui peut focaliser excessivement l’attention. Cela peut nous faire oublier que, pas seulement le diable, mais l’Esprit Saint aussi est à l’œuvre. L’Esprit Saint n’arrête pas de travailler dans l’Église. Il est l’âme de l’Église disait le pape Léon XIII (Encyclique Divinum illud, 1897). Et cela se voit. On voit l’Esprit Saint qui habite l’Église à travers la générosité quotidienne de ceux qui se donnent avec simplicité pour le royaume de Dieu, à travers les gestes de paix et de réconciliation, à travers tant d’œuvres qui visent au bonheur des pauvres et au soulagement des malades, à travers l’élan spirituel de tant de jeunes et de tant de personnes adultes, de parents, mais aussi de grands-parents ou arrière-grands parents qui savent être aussi des apôtres dans leur famille, leur travail ou leurs engagements dans l’Église. Quelques-unes de nos familles se sont retrouvés ce jour pour témoigner de cela par une marche en communion avec les rencontres mondiales des familles sur le thème « L’amour familial : vocation et chemin de sainteté ». C’est encore un signe de l’Esprit qui sans faire beaucoup de bruit, est à l’œuvre parmi nous, dans notre diocèse. Mais par ailleurs, le royaume de Dieu avance aussi grâce à des personnes célibataires, souvent engagées au service de l’Église avec une immense disponibilité au sein de divers services laïcs ou à travers une vocation consacrée. Le célibat me semble trop souvent présenté aujourd’hui comme négatif alors qu’il correspond au mode de vie d’un nombre de plus en plus important de nos contemporains. Et si le célibat risque toujours de provoquer le repli sur soi ou des formes de fermeture du cœur, il rend possible en revanche très souvent des formes particulières de don de soi-même, des manières originales d’aimer de façon désintéressée Dieu et son prochain. On n’a pas le droit de sous-estimer ni de mépriser cela. Dans tous les cas, c’est l’Esprit Saint qui habite le cœur des croyants et leur donne de coopérer efficacement à la mission du Christ. Ne doutons jamais de l’Esprit que nous avons reçu et qui est comme l’âme de l’Église !

La forme de coopération des prêtres au sacerdoce du Christ est très singulière dans le fait qu’ils prêtent leur voix et les gestes de leur corps au Christ pour que ce soit lui qui agisse dans les sacrements. Si nous croyons que l’Esprit Saint, l’Esprit qui «  a parlé par les prophètes », est le même Esprit qui est à l’œuvre dans l’Église, nous comprenons clairement que c’est lui qui a fait passer, après la résurrection du Seigneur, du sacerdoce de la Première Alliance, à l’unique sacerdoce du Christ et, après lui d’une manière à la fois analogue et toute différente, au ministère sacerdotal, service du nouveau culte d’adoration du Peuple de Dieu. Ce ministère du prêtre est le service de l’adoration du Père et de l’amour du Christ qui est toujours présent dans l’eucharistie. Comprendre le sacerdoce ministériel comme un don de l’Esprit Saint pour que tous puissent servir l’amour du Christ nous aide à voir et à toucher la manière dont l’Esprit ne manque pas d’agir en celui qui s’est fait son instrument. Cet instrument qu’est le prêtre n’est pas un outil passif dans la main d’un artisan mais bien un coopérateur actif animé par l’enseignement et la réalité vivante de l’amour du Christ. Frères prêtres, soyez des hommes pétris d’amour pour Dieu. Fondez toutes vos actions, toutes vos vies et même vos loisirs, dans la prière. Votre raison d’être est, comme saint John Henry Newman en demandait la grâce « d’être une lampe allumée de [la] lumière [de Dieu]. » Nous sommes la lampe, mais c’est Dieu qui éclaire, c’est Dieu qui est Lui-même chaque rayon de lumière de cette lampe.

Le prêtre est fait pour donner envie d’aimer Dieu et mettre en contact avec Lui. Il est appelé à se mettre par amour au service des autres en marchant sous la conduite de l’Esprit Saint. Cher Corentin, en ce jour de votre ordination, gardez précieusement ces quelques repères et méditez souvent ces mots simples du psaume : « Seigneur mon héritage et ma coupe, de toi dépend mon sort… je n’ai pas d’autre bonheur que toi… devant ta face, débordement de joie, à ta droite, éternité de délices ».
Amen.

+ Monseigneur Laurent Camiade
Evêque du diocèse de Cahors


- Messes de prémices :

Le P. Corentin célèbrera la Messe :

  • Le 27 juin à 11h, à la chapelle Notre-Dame de Rocamadour
  • Le 28 juin à 18h30, au Carmel de Figeac
  • Le 29 juin à 11h, au Couvent des Soeurs de Gramat
  • Le 30 juin à 12h05, au Couvent des Dominicains de Toulouse
  • Le 1er juillet à 18h15, à la Cathédrale de Cahors
  • Le 2 juillet à 11h, à l’église de Saint-Chignes (Gramat)
  • Le 3 juillet à 11h, à l’église Saint-Joseph de Biars.

Photos : David Griaux et Michel Lhommelet / Diocèse de Cahors

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