Appel décisif des catéchumènes

Dimanche 6 mars 2022.
Homélie de Mgr Laurent Camiade

Mes frères,

Nos catéchumènes, cette année, se présentent à l’Église après avoir déjà franchi plusieurs étapes, spécialement l’entrée en catéchuménat dans leurs paroisses respectives. Mais ce qui m’a frappé en lisant vos lettres de demande, c’est, par des chemins très différents, que vous avez tous acquis une conscience forte de la gravité de la vie. Soit en rencontrant l’amour de votre vie, soit par des difficultés, par exemple vécues dans l’enfance, ou par des épreuves de santé ou de deuil, vous avez pris conscience de la valeur précieuse de votre vie mais aussi de vos limites. Vous avez ressenti le poids, en positif comme en négatif, de l’existence humaine. Vous avez éprouvé le désir que votre vie ait un sens. Pour affronter une existence dense et avoir une vie pleine et intense, vous ressentez le besoin de vous appuyer sur Dieu et aussi de faire partie d’une communauté.

Je remarque, en effet, que plusieurs parmi vous expriment une forte attente vis-à-vis de l’Église, en tant que communauté fraternelle et accueillante. Les équipes d’accompagnement de votre catéchuménat, toutes ces personnes, prêtres et laïcs qui ont pris du temps pour vous accompagner, ont pu vous faire percevoir cette bienveillance de l’Église, son encouragement et son soutien. Mais sans doute percevez-vous aussi les imperfections qui demeurent chez les membres de l’Église et les ambiguïtés de certaines habitudes communautaires. Il y a toujours des limites dans la manière dont nous parvenons à vivre ici-bas la fraternité entre nous, mais ce qui compte, c’est justement de ne pas s’en satisfaire et de compter sur Dieu pour nous donner de dépasser les difficultés et se réconcilier quand on a manqué à la charité ou simplement à la délicatesse, à l’écoute et à la compréhension mutuelle. Lors d’un échange récent avec le conseil pastoral diocésain, nous avons dû reconnaître que l’Église n’est pas toujours perçue comme étant assez à l’écoute. C’est vraiment un point à travailler dans l’Église, ce pourquoi la démarche synodale sur la synodalité initiée par le pape François est vraiment ce dont nous avons besoin, pour que l’Église progresse en étant davantage accueillante à tous.

Chers catéchumènes, vous arrivez vous-mêmes avec la conscience de vos péchés et de vos faiblesses. L’humilité est très présente dans vos démarches. Vous êtes entrés en catéchuménat dans une Église qui est sainte parce que le Christ lui communique sa sainteté mais qui contient des pécheurs en son sein. C’est pourquoi nous sommes, ici-bas, sous le régime de la réconciliation, de la miséricorde. J’ai lu dans les lettres de plusieurs d’entre vous que vous attendez beaucoup de la communauté chrétienne, vous souhaitez être reçus dans « une communauté de la solidarité, de la bienveillance et de l’amour ». C’est en effet le chemin de l’Église, son idéal. Mais elle est aussi, en même temps, une communauté de pécheurs pardonnés. Et c’est ce que vous êtes vous aussi. Alors soyez les bienvenus ! Dieu le Père vous ouvre ses bras pour que vous soyez pleinement des membres du Corps de son Fils, un corps crucifié, mais aussi ressuscité, entré déjà dans la vie éternelle et bienheureuse.

Il y a une expérience que notre époque aimerait fuir à tout prix, c’est l’expérience du manque. Aujourd’hui, on ne devrait manquer de rien ! C’est vrai, d’ailleurs, que nous sommes dans une société d’abondance, même si nous touchons vite les limites de cette abondance. Vos expériences de vie ont mis la plupart d’entre vous en contact avec vos limites et cela est, en un certain sens, une bénédiction. Le péché originel, le péché des premiers humains, cela a été de refuser les limites. Dieu avait donné l’abondance, ils pouvaient manger de tous les arbres du jardin, mais pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, sous peine de mort. Mais le démon les a tentés en faisant croire qu’en fixant cette limite, Dieu avait trompé les humains, qu’il cherchait à les diminuer. Or, c’était tout l’inverse, à travers cet interdit, il leur avait donné la liberté d’être fidèles à sa parole ou de la refuser. Il leur avait offert la chance d’être en relation avec Lui. Car il n’y a pas de relation vraie sans limite, sans reconnaître que je ne suis pas l’autre. Le démon leur fait croire qu’ils peuvent être Dieu, qu’ils seront « comme des dieux », qu’il n’y aura plus de différence entre Dieu et eux. Mais cela, ce serait le contraire d’une vraie relation avec Dieu. Accepter la limite, accepter un petit manque, c’est vital pour qu’une relation soit possible, pour qu’aimer soit possible.

Et c’est ce que Jésus manifeste au tout début de sa vie publique. Il va d’abord expérimenter le manque en jeûnant 40 jours. Il prend ainsi le chemin inverse de celui pris par les premiers humains quand ils ont refusé la limite. Lui, il éprouve dans son corps la faim, le manque, les limites de son corps. Dieu fait homme, en jeûnant 40 jours au désert, a accepté d’expérimenter nos limites, de vivre le manque comme tous ceux qui ont faim, tous ceux qui peinent dans la vie, tous ceux qui sont en difficulté. Il vous a rejoints, vous qui aviez été rejoints par la gravité de l’existence humaine. Et lui aussi, il est tenté par le démon qui veut lui faire refuser les limites : « si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain ». Oui, Jésus est le Fils de Dieu, du Dieu tout-puissant. Oui, il peut le faire. On le verra bientôt, dans d’autres circonstances, multiplier les pains pour la foule. Mais au moment du jeûne au désert, ce n’est pas le chemin qu’il a choisi car il veut avant tout rejoindre l’humanité et la sauver à travers ce qu’elle est, à travers ces limites qui la distinguent de Dieu et qui rendent possible un amour entre des êtres distincts, entre des êtres qui respectent la distance, qui s’aiment sans confusion, sans se prendre l’un pour l’autre. La réponse de Jésus est une réponse de sagesse sur ce qu’est l’homme : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». Autrement dit, l’homme n’est pas tout puissant, mais il vit de sa relation avec Dieu qui lui parle. Ainsi est vaincue la première tentation : en mettant chacun à sa place.

Les tentations suivantes, celle du pouvoir ou celle de l’ordalie, même si elles paraissent plus subtiles parce que, justement, elles cherchent à utiliser la parole de Dieu dont Jésus a dit qu’elle est sa nourriture, vont foncièrement dans la même direction : accepter ou pas ses limites ! Simplement, le récit de ces tentations qui partent d’une utilisation détournée par le diable de versets des Écritures, nous encourage à ne pas rester seuls avec les Écritures saintes, mais à compter sur l’Église pour les interpréter de façon juste. Celui qui lit la Bible tout seul peut apprendre beaucoup, mais il court toujours le risque d’en déformer le sens, d’en faire des lectures diaboliques, surtout s’il se focalise sur un seul passage, un seul verset, une phrase retirée de son contexte. Et le contexte des Écritures, spécialement du Nouveau Testament, c’est l’Église. Car avant même que soient écrits les Évangiles, c’est l’Église naissante qui a reçu du Christ la mission d’annoncer la Bonne Nouvelle à tous. Elle a prêché les évangiles avant même de les mettre par écrit. Elle continue de nous le faire entendre, jour après jour, de faire entendre la parole vivante du Christ dans la bouche des lecteurs et des prédicateurs de la Parole de Dieu. Autant nos communautés chrétiennes restent composées de pécheurs et peuvent parfois manifester l’amour du Christ et d’autres fois le trahir honteusement, autant on peut être sûr, si on attend de l’Église qu’elle nous annonce la Parole du Seigneur, que, par la puissance de l’Esprit Saint, elle nous guidera dans la bonne direction.

Aujourd’hui, l’Église va dire à ces catéchumènes qu’ils sont appelés au baptême. Cette parole d’appel est un acte puissant de l’Église, une révélation, celle de la volonté du Seigneur d’entrer en relation avec nous. Il appelle. L’appel laisse toujours libre de répondre ou pas. L’appel ouvre une relation. Dieu attend notre amour. Il est comme un amoureux qui déclare sa flamme et attend fébrilement notre réponse. C’est sa joie, aujourd’hui, chers catéchumènes, qu’à travers votre réponse à cet appel, nous célébrions l’amour du Seigneur qui s’est offert à vous comme il s’offre à tout homme et toute femme qui lui ouvre son cœur. C’est la joie de Dieu, c’est la joie de toute l’Église.

Amen.

+ Mgr Laurent Camiade, évêque de Cahors

- Photographies du portfolio : Michel Lhommelet

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