Ordination diaconale de François Servera

Dimanche 1er juillet, 15 h, église Saint-Barthélémy de Cahors

Homélie prononcée par Monseigneur Laurent Camiade, Evêque de Cahors :

Mes frères, à l’occasion de l’ordination diaconale de François, je voudrais vous parler un peu de l’importance de prendre son temps. Ce n’est pas seulement parce qu’en repartant vous ne devrez pas dépasser les 80 km/h que je vais parler de prendre son temps ! C’est surtout parce que la vocation à servir le peuple de Dieu qu’embrasse aujourd’hui celui qui va être ordonné diacre demande toujours de la patience. La mission de l’Église, pour être féconde, demande une certaine durée, ce qui ne va pas de soi dans notre culture où l’immédiat et la vitesse sont sur-valorisés.

Dans le ministère de l’Église, aujourd’hui, nous sommes souvent confrontés au manque de foi. Les cœurs sont lents à croire, selon le constat de Jésus avec les disciples d’Emmaüs (Cf. Lc 24,25). C’est un thème très présent également dans l’évangile de Marc. Jésus n’y cesse de reprocher aux disciples leur manque de foi (Cf. Mc 4,40 ; 9,19 ; 16,14).

Au début de l’extrait de ce dimanche, Jésus est entouré d’une foule, oppressé même par cette foule. Mais dans cette foule, une femme, une seule, le touche car elle seule semble poser un acte de foi. Tous les autres, bien qu’ils soient collés à lui et l’écrasent, semblent étrangers au mystère du Christ. Les prêtres ou les diacres sont souvent accaparés par toutes sortes de tâches et de demandes qui semblent très éloignées de la foi. Sans parler des tâches administratives pour lesquelles nous sommes tout de même bien aidés, quand il faut arbitrer les querelles de bouquets de fleurs ou de clés d’églises, gérer des demandes de spectacles profanes dans des lieux de cultes ou les disputes d’horaires de messes... Toutes ces tâches ont leur utilité dans la vie de l’Église mais elles sont, à l’évidence, des écrans pour la générosité apostolique.

Il y a aussi parfois certaines assemblées où l’on peut avoir le sentiment de parler dans le vide : on voit les gens regarder leur montre ou glisser un mot à leur voisin en rigolant... Il y a aussi ceux qui contestent, ceux qui mettent en doute l’utilité de la foi ou qui refusent la morale chrétienne, restent trop attachés aux biens matériels, au confort, aux plaisirs faciles ou ne parviennent pas à pardonner. Pourtant, c’est souvent au milieu de ces foules écrasantes, usantes parfois, qu’une main invisible se tend, qu’un cœur discret est ouvert comme la main de la femme qui perd son sang depuis des années et qui attendait avec foi le passage du Seigneur ; cette femme qui espérait une expérience de la force du Christ, un regard d’amour et finalement ces mots libérateurs qu’elle n’osait pas solliciter "Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal".

Notons que, comme pour Jésus, c’est le plus souvent à notre insu que la force de salut du Christ passe à travers nous. Regardons l’attitude de Jésus : il s’arrête et tient absolument à dialoguer avec cette femme. Cela nous montre qu’il faut se méfier des succès trop faciles où l’on apprend vite à ses dépens qu’ils ont été un feu de paille. Creuser, labourer la terre apostolique en accompagnant les personnes avec patience demande une vraie ascèse. Et notre devoir d’annonce de la Parole de Dieu doit être poursuivi avec constance, même quand il ne semble pas porter les fruits que l’investissement de notre énergie espérait.

Remarquez comment Jésus prend son temps avec cette femme. Il est en route avec une foule vers la maison de Jaïre pour y guérir sa fille, il y a urgence. Mais il ne se laisse pas enfermer dans le mouvement de la foule. Il manifeste sa liberté en prenant le temps de rencontrer celle qui vient de recevoir sa force grâce à son acte de foi. Jésus prend le temps d’identifier cette personne croyante. Et c’est parce qu’il a cette attention spéciale et ne s’est pas laissé enfermer dans la logique de l’anonymat que la foule va peu à peu changer de visage.

Car l’évangile de saint Marc ne s’arrête pas au chapitre 5 dont nous avons lu un bon morceau ! Au chapitre suivant, Jésus appelle les Douze disciples et les envoie en mission. Alors, peu à peu, il dévoile son identité de Fils de Dieu aux foules incrédules : il multiplie les pains, marche sur la mer, guérit des malades qui désormais, selon le modèle de la femme qui avait eu des pertes de sang, vont à leur tour toucher ne serait-ce que la frange de son manteau pour être guéris (Mc 6,56). Jésus n’est plus pris, alors, pour une source anonyme d’énergie au milieu d’une foule mais il est le Sauveur en personne, le Fils de Dieu que tous reconnaissent. En prenant le temps de s’arrêter pour écouter cette femme et discerner la force de sa foi, il a changé en profondeur la signification du geste de toucher son vêtement et l’attitude des gens. Les gens ne seront plus une foule qui l’écrase, mais des personnes qui s’adressent à lui et lui parlent, le supplient de laisser leurs infirmes toucher la frange de son manteau.

Je pense qu’une des missions spécifiques de la fonction du diacre dans l’Église est de donner un visage à ceux qui sont anonymes. Le diacre est à l’autel pendant la messe mais il se tait. En silence, il représente les anonymes et les silencieux de nos assemblées et leur donne une visibilité. La mission diaconale concrète, par toutes sortes de services des malades, des plus pauvres, des personnes fragilisées dans leur liens à la communauté humaine et parfois aussi à l’Église, consiste en cette proximité personnelle qui reconnaît et intègre dans l’Institution même de l’Église ce qu’il y a de plus pauvre, de plus méprisé, de plus déconsidéré dans le monde. Comme Jésus cherche partout du regard dans la foule la femme qui vient de toucher son vêtement, le diacre doit exercer son regard et celui de toute l’Église à prendre le temps de repérer ceux qui ont besoin d’être guéris et sauvés.

Une fois arrivé chez Jaïre, Jésus est encore confronté au manque de foi. Et même, on se moque de lui (Mc 5,40) car les pleureurs pensent qu’il n’y a plus rien à faire si la jeune fille est morte. Alors, cette fois-ci, Jésus met tout le monde dehors. On voit qu’ici, sa manière de prendre son temps n’est pas sans discernement. Prendre son temps n’est pas perde son temps. Il y a des choix à faire. L’attention aux autres n’est pas la dispersion.

Jésus concentre son action au milieu du petit groupe de ceux qui espèrent encore. Il y a, dans ce récit, un mouvement vers l’intériorité, vers l’intérieur de la maison, vers l’intérieur de l’âme, vers le cœur de la foi. Face au doute et au manque de foi la réponse n’est pas dans le spectaculaire (Jésus va même interdire ensuite de parler de ce miracle de résurrection de la fillette). Ce vers quoi nous conduit ce récit, c’est vers la recherche intérieure de Dieu.

Il est important de prendre ce temps de l’intériorité, de goûter la présence de Dieu en silence et de faire confiance à la fécondité d’un silence qui se prolonge devant le Seigneur, de faire confiance à la fécondité d’une humble fidélité à la prière quotidienne. Dans la patience de la répétition quotidienne des offices du bréviaire, le ministre du Seigneur, en communion avec tous les priants de l’Église, œuvre avec Jésus à la guérison des plus profondes blessures (comme celle de la mort d’une enfant). Il y a tant de situations que nous rencontrons dans notre ministère et pour lesquelles nous ne pouvons rien faire. Mais nous pouvons descendre dans l’intériorité, dans le silence, dans la patiente confiance dans le secours du Seigneur qui sauve tous les hommes et apporte sa consolation au plus profond des âmes. Et s’il reste quelque chose à faire d’utile, le Seigneur, dans le silence, nous le fera également découvrir.

Dans l’Église, l’ordination d’un diacre en vue du presbytérat est un signe important : le diacre, c’est le serviteur, celui qui rappelle à tous que le Christ s’est fait le serviteur de tous. Il a dit à ses disciples : celui qui veut devenir grand, qu’il soit votre serviteur (cf. Mc 10,43). L’Église ne doit donc jamais oublier sa vocation au service. Aucun chrétien ne doit l’oublier, le prêtre non plus. Avant d’être prêtre, il aura été ordonné diacre et il ne doit pas l’oublier. Tout ministère dans l’Église, toute fonction a une dimension diaconale. Car l’Église se doit de prendre le temps d’être attentive aux personnes qui l’entourent, qui parfois la brutalisent et l’oppressent mais au milieu desquelles il y a tant de mains tendues qui espèrent dans le Christ, l’unique Sauveur des hommes.

Amen

Mgr Laurent Camiade, évêque de Cahors

Photos : service de communication

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