Carmel de Figeac / Triple jubilé, religieux, matrimonial et sacerdotal

Samedi 11 avril 2026

65 ans de profession religieuse de sœur Monique de Jésus ; 55 ans de mariage de Benoît et Ghislaine Poloméni ; 50 ans de sacerdoce de l’abbé Michel Charpentier

 Homélie de Mgr Laurent Camiade :

Mes sœurs, mes pères, chers frères et sœurs,

En 2025 nous avons célébré le jubilé des 2025 ans de la naissance du Sauveur. Et cela nous manquait un peu de jubiler, alors nous sommes réunis ce matin pour un triple jubilé, religieux, matrimonial et sacerdotal. C’est une tradition bien ancrée dans la vie de l’Église que de se réjouir du temps qui est passé et de la grâce reçue du Seigneur pendant toutes ces années écoulées. Dieu nous a donné le temps pour en faire quelque chose et ce que nous faisons dans le temps, quand c’est fait en coopération avec l’Esprit Saint, cela a une valeur d’éternité.

Pierre et Jean, dans le passage des Actes des Apôtres que nous avons entendu ce matin étaient tellement heureux de relire et de proclamer ce que Jésus avait fait avec eux, jusqu’à sa mort et sa résurrection, puis du fait qu’ils ont guéri un paralytique en invoquant le nom de Jésus, que malgré les menaces et les injonctions de ne plus en parler, ils affirmaient : « il nous est impossible de nous taire sur ce que nous avons vu et entendu. » Et ce qu’ils proclamaient ne pouvait d’autant moins être étouffé qu’il était « notoire qu’ils avaient fait un miracle » et que « tout le monde rendait gloire à Dieu pour ce qui était arrivé ». C’est ce que nous voulons faire ce matin, rendre Gloire à Dieu pour ce qui nous est arrivé et qui ne serait sans doute jamais arrivé sans la présence de Jésus ressuscité à nos côtés, tout au long de ces 65, 55 ou 50 années écoulées.

L’Évangile de ce matin soulève toutefois la difficulté à croire en la résurrection de Jésus. Marie-Madeleine annonce la nouvelle mais on refuse de la croire. Deux disciples ont vu Jésus en allant à la campagne (il s’agit probablement des disciples d’Emmaüs dont parle saint Luc), mais quand ils reviennent l’annoncer aux autres, on ne les croit pas non plus. Et il faut que Jésus se manifeste directement aux onze Apôtres pour qu’ils commencent à entrer dans la foi et entendent cet appel : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création. »

Il existe bien des manières d’annoncer l’Évangile, mais il est incontournable de l’annoncer par sa vie. Et c’est pourquoi les jubilés qui nous poussent à relire nos engagements et à se souvenir de la grâce reçue tout au long de notre histoire font partie de l’annonce de l’Évangile d’une manière essentielle, vitale pour surmonter la dureté des cœurs qui refusent de croire. Le kérygme, annonce synthétique de la Bonne Nouvelle ne consiste pas seulement à dire que Jésus, le Fils de Dieu est ressuscité et nous sauve. Il se complète par l’affirmation : « nous en sommes témoins ». Cela ne peut être une simple incantation théorique. Si nous en sommes témoins, c’est que Jésus a changé notre vie, déjà pendant nos années à son service et dans la fidélité à sa parole, à notre vocation, à nos engagements. Les chefs du peuple, les Anciens et les scribes constataient l’assurance des Apôtres, malgré leur simplicité, mais, « d’autre part, ils reconnaissaient en eux ceux qui étaient avec Jésus. » Annoncer avec assurance que Jésus est vivant ne suffit pas, il faut encore que tout le monde puisse reconnaître que nous sommes avec Jésus, que nous avons vécu en sa présence.

Cette exigence peut sembler démesurée parce que nous connaissons aussi, et de mieux en mieux au fur et à mesure que les années passent, quelles sont nos faiblesses, nos petites infidélités à la Parole du Seigneur, l’abîme qu’il y a entre ce que nous sommes appelés à être et ce que nous sommes en réalité. Avec plus ou moins de densité, nous avons vécu des contradictions, des échecs, des moments où le Christ lui-même nous a semblé absent ou lointain. Ce que nous avons ressenti alors, n’est sûrement pas la totalité du réel, puisque Dieu n’abandonne jamais personne. Même Jésus, sur la croix, a éprouvé ce sentiment d’être abandonné du Père. Mais le Père n’a jamais cessé d’être uni à son Fils dans l’Esprit Saint, sans quoi Dieu ne serait pas Dieu. Nos sentiments humains de l’absence de Dieu sont trompeurs en un sens, mais si nous avons persévéré malgré cela sur le temps long, ils sont surtout le signe que la grâce du Seigneur ne nous a pas fait défaut, même quand elle devait aller nous repêcher dans la fange de notre péché, dans les miasmes de notre tiédeur ou dans le découragement de nos heures obscures. C’est une des raisons pour lesquelles les jubilés sont si importants car ils nous font sortir de l’instantané qui ne laisse pas bien voir l’œuvre du Dieu invisible pour nous inscrire dans une vision de durée où les lignes que Dieu trace se voient plus clairement.

Ceci est très important. Quand Pierre et Jean ont guéri l’infirme qui ne pouvait pas marcher en prononçant le nom de Jésus, ils n’ont pas eu recours à une formule magique, mais ils ont mis des mots sur ce qu’ils vivaient depuis trois années et qui était reconnu par tous, ils étaient avec Jésus, ils ont cheminé avec lui. Ils étaient aussi de ceux qui ont douté selon le récit insistant de saint Marc qui passe son temps à souligner l’incrédulité des Apôtres, ils ont connu les épreuves de la foi, même en cheminant avec Jésus, cependant, ils ont persévéré et, finalement, manifesté à tous que ce cheminement avec Jésus était source de vie, de renouveau, de réconciliation, d’enthousiasme et de joie profonde.

L’annonce de l’Évangile « à toute la création », selon la formule de saint Marc doit aussi nous aider à réaliser que personne n’est exclu de la bonne nouvelle. Au moment où la nature est éprouvée par la pollution, les déchets et le dérèglement climatique, entendre cette Bonne Nouvelle doit résonner aussi pour nous d’une façon particulière. Notre éternité promise par la résurrection de la chair du Christ doit nous inciter aussi à regarder le cosmos d’une manière renouvelée : tout ce que Dieu a fait, il veut le sanctifier. Beaucoup de personnes perçoivent quelque chose de la bonté de Dieu en regardant la création et, spécialement dans nos moments d’obscurité, n’avons-nous pas besoin simplement de regarder la création autour de nous. Même abîmée par la frénésie d’activité de notre humanité productiviste, une fleur, un arbre ou un oiseau, nous parlent toujours de la beauté du Créateur. La petite sainte Thérèse, toute remplie de l’amour du cœur de Jésus, avouait : « ordinairement je rêve les bois, les fleurs, les ruisseaux et la mer et presque toujours, je vois de jolis petits enfants, j’attrape des papillons et des oiseaux comme jamais je n’en ai vus ». Elle avait pu hériter cette sensibilité de son père, saint Louis Martin, qu’elle voyait « s’asseoir au bord de la citerne et là, les mains jointes, il contemplait les merveilles de la nature, le soleil dont les feux avaient perdu leur ardeur dorait le sommet des grands arbres, où les petits oiseaux chantaient joyeusement leur prière du soir ».

Frères et sœurs, jubilons et rendons gloire à Dieu ! Nos vies sont ce qu’elles sont, des vies humaines avec leur beauté et aussi leurs contradictions, mais ce sont des vies divinisées, ce que nous voyons clairement parce que Dieu nous a rendus capables de les donner. La vie religieuse consiste à s’engager par des vœux afin de se donner non seulement à chaque instant mais aussi totalement, sur toute la durée de sa vie à venir, comme de sa vie passée. Le mariage consiste à se donner l’un à l’autre pour une fidélité qui dure toute la vie afin de manifester l’amour fidèle du Christ pour son Église. La grâce de l’ordination est conférée à des hommes qui ont reçu le don du célibat pour qu’ils se donnent entièrement au service de la sanctification de leurs frères et sœurs. La complémentarité des vocations est le signe de la grâce multiforme de Dieu qui rejoint chaque personne dans sa singularité et manifeste la présence personnelle de Jésus qui ne nous fusionne pas dans un magma indistinct mais aime rassembler, dans sa création réconciliée, des personnes diverses pour gagner à son Père de nombreux fils et filles de toutes races, langues, peuples et nations.

Oui, pour la beauté de l’Église, jubilons et rendons gloire à Dieu. Alleluia. Alleluia

+ Mgr Laurent Camiade,
Evêque du diocèse de Cahors

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