Vendredi 8 mai 2020, mémoire des martyrs d’Algerie

Homélie de Mgr Laurent Camiade

Chers frères et sœurs,

Le 8 Mai est une fête nationale en France où l’on célèbre la victoire de 1945, mais également la réconciliation franco-allemande. C’est une fête de la victoire sur les divisions et les violences qui déchirent les peuples entre eux, fête de la victoire sur les déséquilibres du monde moderne « dont l’homme lui-même est à la fois cause et victime » (cf. Gaudium et spes n° 8). Ce même jour, nous faisons mémoire dans l’Église catholique, des 19 martyrs d’Algérie du XX° siècle, bienheureux Pierre Claverie, Christian de Chergé et leurs frères et sœurs dont la vie était « donnée à Dieu et à l’Algérie ».

Bien avant la crise sanitaire, il était prévu que, ce 8 mai, je sois en visite pastorale dans le groupement paroissial de Vayrac-Les-Quatre-Routes et que je célèbre la messe en l’église de Saint-Michel de Bannières, lieu source pour la famille de Chergé, où le bienheureux Christian a souvent prié et où son testament spirituel est gravé sur une grande plaque de marbre. C’est un lieu de mémoire pour notre diocèse, un lieu pour se rappeler avec le bienheureux Christian que le Christ est mort pour tous les hommes. « Le Christ, a écrit un jour le bienheureux Christian, a tellement aimé l’Algérie qu’il a donné sa vie pour elle et les nôtres à sa suite ». Son testament spirituel suggère avec la force d’une expérience radicale, que chaque culture, lorsqu’elle ne s’isole pas dans l’intégrisme mais s’ouvre à la créativité dans le dialogue, porte en elle des germes de l’Évangile. C’est donc un encouragement fort à persévérer dans le dialogue et à ne jamais nous replier sur nous-mêmes.

« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13) dit Jésus, c’est donc l’amour et lui seul, qui mesure ou plutôt conditionne la portée d’une vie donnée. Le testament spirituel de Christian de Chergé nous invite à considérer que sa mort « n’a pas plus de prix qu’une autre » et à savoir « associer cette mort à tant d’autres aussi violentes, laissées dans l’indifférence et l’anonymat ».

Dans le temps immédiat que nous vivons, ceux qui semblent se donner le plus sont les médecins et tous les soignants exposés à la pandémie du coronavirus. Nous savons aussi combien d’autres personnes, par des gestes et des engagements gratuits et généreux, ont su prendre des risques pour se mettre en vérité au service des autres. Certains d’entre eux aussi en ont payé le prix fort, le prix de leur vie. On ne parle pas ici de martyre, mais c’est également le don de soi par amour que Jésus propose comme l’idéal le plus élevé.

Penser à cela, considérer ceux qui se donnent gratuitement pour le bien des autres, pour le bien commun de leurs frères et sœurs, nous fait tous grandir. Cela élève nos cœurs. Cela nous met en contact avec le meilleur de notre humanité : le plus grand amour. Rendons grâces à Dieu parce qu’il en existe des modèles, même parmi nous qui sommes aussi profondément conscients de nos égoïsmes et de nos contradictions intérieures et extérieures.

Célébrer la mémoire des 19 martyrs d’Algérie nous invite avec force à ne pas fermer nos yeux aux réalités difficiles, injustes et souvent tragiques des peuples qui nous paraissent éloignés, mais qui vivent en ce moment le même drame que nous avec ce virus. Cette expérience commune nous rapproche d’eux, nous aide à la aimer davantage. Et, lorsque nous considérons les impacts sur eux du confinement, nous pouvons réaliser à quel point, malgré les imperfections de notre système, nous sommes privilégiés : toutes les aides dont nous bénéficions, l’accès facile et ininterrompu aux denrées alimentaires, les soins médicaux gratuits et toutes nos ressources.

Ces 19 martyrs d’Algérie, au nom de leur foi au Christ, se sont fait proches d’un peuple, ils n’ont pas fermé leurs yeux ni sur les failles ou les pauvretés ni sur les trésors de bonté et les élans spirituels authentiques des personnes pour lesquelles ils se sont donnés. Cela nous invite à changer nos regards sur ceux qui sont différents ou éloignés de nous, à prendre la mesure de ce qui nous rapproche, de ce que nous pouvons admirer et recevoir des autres pour notre propre croissance spirituelle. Car nous avons grand besoin de renouveler notre rapport à la création et nos relations sociales. Les autres peuples peuvent nous y aider.

Comme le rappelle le pape François dans sa lettre Querida Amazonia, le dialogue social doit se faire « avant tout avec les derniers » (cf. n°26), en donnant la parole aux plus petits car c’est d’eux que viendront les bonnes solutions. Ils ont l’expérience directe du problème. En vivant auprès de personnes pauvres, les martyrs d’Algérie ont montré cet exemple d’écoute de tous, à commencer par «  les derniers ».

Nous avons beaucoup à en apprendre dans nos sociétés modernes très intégrées. Chez nous, les exclus et les déclassés n’ont encore que trop peu la parole, trop peu de considération. Notre manière de prendre les décisions néglige habituellement trop la vie des autres peuples et des autres cultures sur la planète. Nous sommes encore trop indifférents aux incidences de nos modes de consommation sur la vie des populations les plus pauvres dont nous avons vu déjà que beaucoup tendaient à fuir leurs pays pour chercher des lieux de vie plus supportables. Ces mouvements migratoires sont provisoirement stoppés en période de pandémie, mais ils demeurent comme un signal qui doit nous alerter et nous remettre en question sur notre capacité à tenir compte des derniers.

Donner sa vie par amour est le sommet de la vie du Christ et, en même temps, la ligne de conduite quotidienne du chrétien. Ce modèle, surtout lorsqu’il est vécu par des martyrs qui ont été des personnes au cœur humble, peut éclairer tout homme. Il peut changer le monde. Nous aspirons tous à ces changements, prions les bienheureux Pierre Claverie, Christian de Chergé et leurs compagnons martyrs de nous en obtenir la grâce, le courage, la force et la sagesse.

Amen.

Laurent Camiade, évêque de Cahors

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