Ostension des reliques des anachorètes Hilarion, Poémon et Agathon

Dimanche 18 octobre 2020 - Duravel.

- Homélie de Mgr Laurent Camiade :

Mes frères,

Il est assez amusant que l’Évangile de ce dimanche nous parle de l’impôt dû à César et de la célèbre réplique de Jésus : « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », tandis que nous célébrons l’ostension des reliques de trois anachorètes.

Le mot « anachorète », en grec, signifie « qui va à l’écart » et l’origine de ce terme servait à désigner des hommes sur-endettés qui fuyaient au désert pour éviter de rembourser leurs dettes et surtout de payer l’impôt à l’empire romain qui écrasait les plus pauvres de taxes. Ces premiers anachorètes vivaient le plus souvent de brigandage, détroussant les voyageurs dans les régions désertiques. Ce n’est qu’au IV° siècle que le nom d’anachorète désigne ces sages et inoffensifs ermites qui se retirent dans le désert, non pas pour échapper au fisc ni aux difficultés de la vie sociale, mais pour chercher Dieu dans le silence et la méditation solitaire. Ils n’étaient ni des misérables ni des voleurs, mais, ils avaient choisi de se dépouiller volontairement, de se placer librement au rang des voleurs, non pas pour fuir César, mais bien pour chercher Dieu, pour rendre totalement à Dieu ce qui est à Dieu.

A notre époque où Dieu apparaît tantôt comme une abstraction vide de sens, tantôt comme un prétexte pour les actes violents des terroristes, il peut nous sembler étonnant qu’un homme quitte tout, avec l’unique ambition de chercher Dieu. Pourtant, notre époque aussi est pleine de chercheurs spirituels. Beaucoup de nos contemporains cherchent un sens et désirent habiter leur intériorité dont ils redécouvrent peu à peu les riches potentialités.

On ne sait pas grand chose d’Agathon ni encore moins de Poémon, désignés ici traditionnellement comme des anachorètes. Mais Hilarion de Gaza est mieux identifié, ne serait-ce que par le monastère qui porte son nom, mais aussi par la mention que fait de lui saint Epiphane de Salamine et, surtout, grâce à la biographie complète et détaillée que saint Jérôme a laissée de lui, publiée en latin-français en 2007 (Sources Chrétiennes n° 508). Pour saint Jérôme, Hilarion de Gaza est le saint Antoine de Palestine (Antoine, l’anachorète de la Thébaïde, bien sûr, pas notre saint Antoine de Brive !). Antoine, père du monachisme d’Egypte, s’était retiré au désert à l’âge de 20 ans, après avoir entendu cette phrase de l’Évangile : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres et suis-moi » (cf. saint Athanase, « Vie de saint Antoine »).

J’ai trouvé sur internet un saint Agathon (il en existe plusieurs), qui fut ermite au désert de Scété, en Egypte (✝ 370) qui pourrait correspondre au signalement de notre anachorète. Ce dernier aurait pu être, lui aussi, disciple de saint Antoine et il est contemporain d’Hilarion. On souligne son équilibre dans l’usage des jeûnes et des mortifications et son attachement à la foi de l’Église.

C’est à l’aube du IV° siècle que le jeune palestinien Hilarion, n’ayant pas atteint l’âge de 15 ans, part à son tour vivre au désert.

Il était né à Tabatha, près de Gaza. Hilarion, garçon intellectuellement précoce, mais de constitution chétive, est issu d’une famille aisée qui l’envoie étudier en Alexandrie. Converti au christianisme, il décide très jeune de tout quitter parce qu’il a, quant à lui, retenu cette leçon radicale de Jésus dans l’Évangile : « celui qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut pas être mon disciple ». Depuis Alexandrie, Hilarion rend visite à saint Antoine dans le désert de Thébaïde et il reçoit de lui une formation spirituelle accélérée pendant 2 mois. Puis, il rentre chez lui.

Mais en arrivant, il trouve ses parents décédés. Il partage l’héritage avec ses frères et donne tout son bien propre aux pauvres. Avec l’enthousiasme de la jeunesse, il s’engage dans une vie de prière intense et très austère, ne se nourrissant que de quelques figues, d’herbes ou des dattes. Il apprend la bible par cœur.

Mais survient alors pour lui l’éveil des sens propre à la puberté et il traverse une période troublée, se découvrant des pulsions en lesquelles il voit une tentation nouvelle, à laquelle il n’était pas préparé. Sa réaction est radicale et il traite son corps plus durement encore en redoublant de jeûnes, d’efforts physiques en bêchant la terre et s’occupant à faire des corbeilles de jonc et d’osier. Surtout, il récite sans cesse les psaumes, ces beaux poèmes bibliques qui orientent si bien vers Dieu tous les élans du cœur et du corps de l’homme. Un moine apprend ainsi à vivre sa quête de Dieu de manière incarnée, sans rien ignorer des tentations communes. Les pères de l’Église ont considéré la virginité comme un choix de vie qui permet d’orienter toute son affectivité de façon exclusive en Dieu. Ils ont partagé cette expérience que lorsque l’amour est réellement virginal, il devient disponibilité affective totale pour que grandisse le désir de Dieu. Cette consistance mystérieuse mais puissante de l’Être divin est capable de combler réellement le cœur de l’homme qui cherche Dieu. Celui qui trouve son unité en Dieu trouve aussi l’hésychia : la paix du cœur. Ici, nous comprenons que, pour Hilarion, Dieu n’est ni inconsistant, ni cause de violence, mais de paix.

Finalement, il est donné à Hilarion de se rendre maître de ces premières difficultés. Mais d’autres tentations et combats spirituels l’attendent, le démon cherche à provoquer en lui l’angoisse et le doute sur sa vocation. Sa seule arme est alors l’oraison, la prière silencieuse et le geste du signe de croix, par lequel il exprime sa totale confiance envers le Père, le Fils et le Saint-Esprit. La grâce de Dieu l’assiste et le jeune homme parvient à persévérer dans son état de vie solitaire, pauvre et chaste.

Jusqu’à l’âge de 20 ans, il habite une cabane de joncs. Le climat de la région de Gaza est pourtant brûlant l’été et frais les nuits d’hiver. Par la suite, il se bâtira une cellule de terre minuscule. Ces conditions de vie, sans parler de sa tenue vestimentaire qui avait de quoi faire fuir, n’avaient rien d’attirant. Mais, en quelques années, le Seigneur a fait de lui un maître spirituel et un thaumaturge, ce qui va assez vite attirer autour de lui des centaines, voire des milliers de disciples, dont beaucoup vont s’installer dans de petits ermitages aux environs. Il est possible que Poémon ait été de ceux-là (il est représenté ici sur un vitrail portant aube, dalmatique et chasuble, sans insignes épiscopaux, ce qui suggère qu’il serait devenu le père-abbé d’un monastère).

Tout, dans la vie des anachorètes, est orienté en Dieu. L’amour du prochain est une mise en pratique de l’amour de Dieu. Le monachisme n’avait pas encore trouvé de structure fixe en ce temps des premiers pères du désert, mais on voit que le désir de vivre uniquement pour Dieu rapproche des hommes les uns des autres. En se retirant au désert, ils se mettent à vivre en frères, selon des modalités où chacun respecte le mystère du chemin de l’autre.

A l’âge de 65 ans, Hilarion souffre de l’agitation qui entoure son petit ermitage qui attire de plus en plus de foules. Il décide de se retirer dans la Thébaïde, près de l’ermitage où vivait saint Antoine (mort depuis peu, en 356). Poursuivi par des foules attirées par sa réputation de guérisseur et d’exorciste, il s’enfuit en bateau pour la Sicile. Mais, là encore, on le repère et il délivre quelques possédés. Après quelques années sur une montagne près de Paphos, il y mourra, âgé de 80 ans, laissant sa seule fortune, son Évangile et le sac qui lui servait de cilice, en héritage à un disciple, saint Hésychius (qui devint moine à Maïouma en Palestine). Hésychius, à l’insu des habitants, emportera le corps d’Hilarion en Palestine quelques mois plus tard.

On dit que Charlemagne a donné les corps d’Hilarion, Agathon et Poémon à l’abbaye de Moissac. L’église de Duravel dépendant de l’abbaye de Moissac a reçu ces reliques de l’abbaye-mère. L’ostension quinquennale, avec sa procession, peut rappeler les kilomètres déjà parcourus par le corps du saint, de son vivant pour fuir les succès de son apostolat et après sa mort, pour être vénéré dans son pays, puis ici, dans le Quercy. Des grâces de conversion, de retour vers Dieu et de guérison ont été nombreuses et stimulent sans doute la dévotion populaire et la tradition que nous perpétuons en ce jour.

Mais dans les temps que nous vivons, nous pouvons confier aux saints anachorètes les peurs qui sont les nôtres autour de la pandémie, mais aussi des déséquilibres de notre vie sociale, des attentats, de notre économie fragilisée et de notre consommation abusive qui détruit la planète.

Qui, mieux que les pères du désert, peut nous encourager à vivre une plus grande sobriété et un détachement des biens matériels ? Qui, mieux que ces chercheurs de Dieu ayant su vivre un total respect du mystère de l’autre qui leur a permis de se découvrir tous frères, peut nous encourager à la prière et à la charité fraternelle ?

On peut retenir de l’enseignement des pères du désert leur radical détachement de tout pouvoir, de toute ambition, de toute recherche de la séduction et des plaisirs et leur passion pour l’Écriture sainte. Leur joie est dans la méditation de la parole de Dieu. Hilarion connaissait la bible par cœur depuis l’adolescence, et cela lui permettait d’orienter toute sa vie dans la joie de connaître Celui qu’il a toujours cherché. Il a gardé pourtant un évangile pour lire et relire la vie du Christ. Ainsi son imagination se nourrissait du mystère de l’Incarnation qui lui apprit à accueillir avec bienveillance tous ceux qui approchaient de lui. Il refusait toutes les aumônes de la part de ceux qu’il avait guéris ou exorcisés, les invitant plutôt à donner cela eux-mêmes aux pauvres.

L’hospitalité était un de ses charismes et aussi de ses messages. En témoigne une histoire de vignobles que je voudrais vous laisser pour terminer. Saint Hilarion, au temps des vendanges, rendait visite, avec un groupe de solitaires, à des monastères. Dans le premier, vivait un moine très avare qui refusa de les accueillir. Ils passèrent chez un autre, le moine Sabas, qui les reçut joyeusement et leur donna tous les raisins qu’ils voulaient. Il se trouva que cette année-là, la vigne de ce dernier produisit trois fois plus que d’habitude, mais que celle du premier produisit peu et que son vin tourna au vinaigre.

Pas besoin de commentaire !

Juste une prière : Saints anachorètes de Duravel, ouvrez nos cœurs à Dieu et à nos frères !
Amen.

+ Monseigneur Laurent Camiade
Evêque du diocèse de Cahors

Ci-dessous photographie de Mme Danielle AUTHA : Eglise de Duravel, Serge NEGRE offre la vue aérienne du monastère St HIlarion de Gaza à Mgr Laurent Camiade et aux élus de Duravel.

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