Messe chrismale - Homélie de Mgr Laurent Camiade

Lundi 11 avril 2022 - Cathédrale de Cahors

Mes frères,

La fonction du prêtre est d’abord d’annoncer et d’enseigner la Parole de Dieu, et de sanctifier le peuple de Dieu, en célébrant l’Eucharistie et en confessant ceux qui demandent pardon pour leurs péchés. C’est aussi la charge de prendre soin des âmes. Celle-ci s’inscrit dans la mission de gouverner le peuple de Dieu. On emploie souvent aujourd’hui le mot « gouvernance ». Je crois qu’il y a là certain glissement vers une compréhension technique de la charge de gouverner qui pousse toujours à ne voir que le côté du pouvoir et de la prise de décision. C’est alors un sujet de débat permanent. Quelle est la bonne manière de gouverner en Église ? Quelle est la place des femmes dans cette gouvernance ? Quelle est la place des laïcs ?

En latin le munus regendi, souvent traduit par « la charge de gouverner », se traduit plus littéralement « la charge de régir ». C’est du Christ-Roi et Prêtre, de son mystère et de son style de relations, que chaque prêtre doit devenir le témoin, car il en est le sacrement. Régir se retrouve dans la racine du mot « diriger ». Ce dernier mot est très présent dans la tradition de l’Église sous le mode de la « direction spirituelle ». Cette expression a d’ailleurs été dévaluée ces dernières années. On lui a préféré le mot d’ « accompagnement » spirituel pour éviter qu’un ‘directeur spirituel’ ne soit tenté de devenir directif ou autoritaire. Mais ce changement de vocabulaire a fait perdre de vue ce que signifie cet accompagnement particulier, que l’on dit « spirituel ». Or la formule « direction spirituelle » signifie que l’accompagnant et l’accompagné sont là pour chercher ensemble la direction vers laquelle l’Esprit Saint entraîne l’âme de celui qui est accompagné. Un directeur d’âme n’a pas d’autre ambition que de favoriser la docilité à l’Esprit Saint. Il doit pour cela cultiver lui-même cette docilité en renonçant à toute volonté propre vis-à-vis des personnes qu’il accompagne. Et son rôle est d’aider à percevoir ce que l’Esprit Saint est déjà en train de faire dans l’âme du dirigé. Cet exemple et ces précisions sur la direction spirituelle éclairent le rôle du prêtre, sa mission de « régir », au sein de la communauté chrétienne. Car il s’agit d’une communauté qui est dirigée par l’Esprit Saint, une communauté missionnaire, une communauté qui suit le Christ, Lui sur qui l’Esprit Saint repose comme il l’a dit dans la synagogue de Nazareth (cf. Lc 4,18-21).

Un prêtre a reçu mission et charisme pour régir une communauté chrétienne (une paroisse, mais cela peut être aussi un groupe qu’il accompagne, un mouvement, une équipe qu’il suit, une famille, etc.). Cette mission est notamment d’agir sur les structures de cette communauté, sur sa façon de s’organiser, sur les modes de relation, pour qu’ils soient davantage évangéliques. On parle beaucoup de conversion pastorale et le pape François dit souvent qu’il faut transformer nos façons d’agir en Église pour qu’elles soient plus missionnaires, plus intimement liées à la mission du Christ sauveur (cf. La joie de l’Évangile n. 27). L’action des prêtres sur les structures de l’Église a pour unique objectif la docilité à l’Esprit Saint. Et cela suppose de chercher continuellement, avec tous les fidèles, ce que l’Esprit Saint est en train de faire au milieu du monde dans lequel vit l’Église du Christ. Plus la communauté est rendue capable, grâce au ministère des prêtres, qui ont la charge de prêter à cela une attention particulière, de percevoir ce que l’Esprit Saint est en train de faire, plus cette communauté devient missionnaire. Elle s’engage alors de toutes ses forces, avec tous les moyens possibles, à participer à l’œuvre de l’Esprit Saint, à le laisser la diriger, à se laisser orienter par Dieu lui-même agissant en ce monde par son Esprit Saint.

Depuis la création du monde l’Esprit Saint a commencé d’agir. Il nous précède. Nous ne pouvons rien sans Lui. Mais le projet de Dieu est que nous coopérions avec lui. Il veut que des prêtres dans son Église agissent par la force de l’Esprit Saint qu’ils ont reçu le jour de leur ordination sacerdotale. Il veut que des diacres agissent avec cette force du sacrement de l’Ordre pour le service de leurs frères spécialement les plus pauvres. Il veut que tout le peuple des baptisés agisse sous la motion de l’Esprit Saint grâce aux sept dons reçus spécialement à la confirmation. Si Dieu nous permet de discerner ensemble la direction dans laquelle Il veut travailler en ce monde, c’est bien pour que nous y coopérions de toutes nos forces. Et cette coopération compte à ses yeux, à tel point que si nous n’accomplissons pas notre tâche missionnaire, celle-ci ne se fera pas. L’Esprit Saint agira sans doute autrement, par d’autres moyens. Mais son action est en quelque sorte freinée par notre négligence, notre paresse ou notre dispersion dans des efforts qui ne correspondraient pas à la sainte volonté de Dieu.

Agir dans la direction indiquée par l’Esprit Saint, c’est toujours agir humblement mais aussi avec générosité et une grande confiance dans la fécondité que Dieu va donner à nos petites actions. Tous nos talents, même modestes, comptent aux yeux de Dieu.

La démarche synodale voulue par le pape François a pour principal objectif de convertir l’Église à une plus grande docilité à l’Esprit Saint. L’Eglise, les prêtres et les fidèles ensemble, est appelée à prendre patiemment le temps le discerner ce que l’Esprit Saint fait dans le monde et ce qu’il indique à l’Église comme moyen d’action à travers lesquels elle pourra réellement coopérer à son œuvre de salut et de sanctification du monde qui nous entoure. S’épuiser à souffler à la place de l’Esprit Saint ne sert à rien, d’autant qu’il souffle déjà depuis bien plus longtemps que nous.

La structure fondamentale de l’Église, celle que le Christ a instituée, est le ministère des Apôtres et elle repose donc sur le sacrement de l’Ordre. Les prêtres sont appelés à exercer leur charge de régir le peuple de Dieu, d’une façon fraternelle et humble. Sans cela, ils défigureraient l’image de Dieu. Car Dieu, en Jésus-Christ, s’est fait notre frère. Il est un Dieu humble qui a voulu avoir besoin de nous pour coopérer à l’œuvre du Salut. Il a consacré son Fils pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres et illuminer les aveugles que nous sommes. Il est venu apporter la Libération à tous les prisonniers du Malin.

A une époque où la promotion sociale de la femme est un sujet de société majeur, beaucoup ne comprennent pas pourquoi les prêtres ne sont que des hommes. Mais il nous faut sortir de la vision de l’ordination comme une promotion. C’est plutôt l’honneur d’entrer dans le mystère d’abaissement du Fils de Dieu. Et cet abaissement a passé par l’Incarnation dans une humanité qui est composée d’hommes et de femmes qui sont des êtres complémentaires. En se faisant homme masculin, le Christ n’a pas échappé à cette incomplétude que nous éprouvons tous et qui est parfois phobique à notre époque où l’individu veut être tout. Il s’est fait l’un parmi les humains, seulement un homme, pas une femme, et c’est pourquoi il a voulu avoir besoin d’une femme, la vierge Marie et d’autres femmes comme Marie-Madeleine ou bien d’autres. De même les prêtres ne sont que des hommes par fidélité à cet abaissement de l’Incarnation qui a toujours besoin du reste de l’humanité, qui a besoin de relations. Une caste sacerdotale faite d’hommes et de femmes qui se croiraient ainsi capables de représenter toute l’humanité n’aurait plus grand chose à voir avec le sacerdoce du Christ qui est un mouvement d’abaissement, de communion fraternelle et de renoncement à toutes les volontés de puissance humaines. Cette théologie du ministère ordonné qui le réserve aux hommes depuis les débuts de l’Église a toujours engagé ces hommes à avoir besoin de femmes et aussi d’autres hommes laïcs, pour réaliser leur mission et pour voir clair sur les orientations de l’Esprit Saint. Nos conseils pastoraux et nos processus de décision gagnent énormément à être mixtes car le regard complémentaire des femmes et des hommes ouvre les esprits à découvrir ce qui fait l’unité et qui est la marque de l’Esprit Saint. Le rôle spécifique des prêtres sera toujours de rappeler qu’il ne s’agit pas d’une œuvre humaine réussie comme la tour de Babel, mais de l’œuvre du Christ qui s’est abaissé et a sauvé le monde, non pas de façon isolée, mais avec la coopération de tous, à commencer par la bienheureuse Vierge Marie, Marie-Madeleine et tous les autres Simon de Cyrène, Véronique, etc.

Dieu s’est abaissé selon la dynamique de l’offrande sacrificielle de Jésus que nous allons spécialement commémorer dans ces jours saints. Mais Il est aussi le Dieu tout-puissant. Il se présente comme « l’Alpha et l’Oméga, Celui qui est, qui était et qui vient, le Souverain de l’univers » (Ap 1,8). Et nous, les collaborateurs de l’Esprit Saint, nous sommes des êtres faibles, vulnérables et limités dans leurs capacités. La question n’est donc pas de savoir si nous avons beaucoup ou peu de force, mais bien de savoir si nous, évêque, prêtres, diacres, laïcs, hommes ou femmes, si nous mettons toutes nos forces au service de l’œuvre de l’Esprit Saint, au service de la mission du Christ. Car « lui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, a fait de nous un royaume et des prêtres pour son Dieu et Père » (Ap 1,5-6).

Amen.

+ Mgr Laurent Camiade, évêque de Cahors

Photographies portfolio : David Griaux et Michel Lhommelet

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