Bienheureuse Annette Pelras

Dimanche 16 juillet 2023 à Cajarc.

- Homélie de Mgr Laurent Camiade :

Mes frères,

La semence du royaume de Dieu est tombée dans de la bonne terre (cf. Mt 13,8) dans la famille Pelras de Cajarc ! Une famille de douze enfants dont quatre meurent en bas âge, mais des huit enfants vivants, trois filles entrent chez les Dames de la Charité de Nevers et un garçon devient prêtre aumônier d’hôpital à Figeac. Après quelques années chez la sœur de la charité de Nevers, Annette Pelras, qui avait des oreilles pour entendre les appels du Seigneur (cf. Mt 13,9), à l’âge de 25 ans, entre au Carmel de Compiègne et prend alors le nom de sœur Marie-Henriette de la Providence. Après ses années de formation religieuse, elle deviendra la sœur infirmière de la communauté.

Le 18 août 1792, les Congrégations sont dissoutes, mais au Carmel de Compiègne, les religieuses choisissent de prononcer ensemble le vœu de martyre. Elles décident de s’offrir à Dieu « pour que cette divine Paix que son cher Fils était venu apporter au monde fût rendue à l’Église et à l’État ». Refusant de prêter serment à la République, elles sont expulsées le 14 septembre 1792. Elles continuent leur vie de prière dans la clandestinité. C’est déjà là un témoignage très puissant à la liberté humaine. On peut restreindre et contraindre beaucoup de choses, emprisonner, torturer, diffamer… Mais on n peut jamais empêcher quelqu’un de se tourner intérieurement vers Dieu dans le silence de son cœur. L’intériorité que cultivent les carmélites est la liberté la plus inviolable de l’être humain. Ce n’est peut-être pas toujours innocent si tout semble conspirer dans le monde moderne à nous tourner vers l’extérieur, à nous distraire par des notifications, des appels, des messages, des bruits, des images et toutes sortes de moyens de distraction. Mais il dépendra toujours de chacun de nous que nous fassions l’effort de continuer à donner à Dieu, qui parle dans le silence de nos cœurs, un espace à l’intérieur de nos vies.

Le 22 juin 1794, les 16 carmélites sont arrêtées et emprisonnées à la Conciergerie à Paris. Cela n’entrave en rien la joie de leur confiance en Dieu. Le 17 juillet, elles sont officiellement jugées « coupables, complices et fanatiques » par le Tribunal révolutionnaire dirigé par Fouquet-Tinville. Mais, la bienheureuse Marie-Henriette de la Providence, notre Annette Pelras, lui demande alors : «  Citoyen, votre devoir est de faire droit à la demande d’un condamné. Je vous demande donc de nous répondre et de nous dire ce que vous entendez par le mot fanatique ?  » Il est alors répondu que c’est bien à cause de leur foi chrétienne et non pas comme « ennemies du peuple » qu’on va les mettre à mort. Le motif de leur condamnation sera reformulé : « pour leur fidélité à la vie religieuse et leur dévotion au Sacré-Cœur ». Annette en est toute heureuse et elle se tourne vers ses sœurs : «  Ma Mère et mes Sœurs, vous l’entendez, c’est pour notre attachement à notre sainte religion que nous sommes accusées. Oh ! Quel bonheur de mourir pour son Dieu.  »

Bien que la loi interdise alors l’habit religieux, en s’avançant vers l’échafaud, toutes portent leur habit. En effet, comme elles avaient dû revêtir des vêtements civils depuis l’interdiction des ordres religieux, elles réclamaient depuis plusieurs jours l’autorisation de les laver. Cela venait de leur être accordé et elles ont dû remettre leurs habits de religieuses, le temps de la lessive. C’est précisément à ce moment, qu’elles sont emmenées pour être exécutées ! Et la communauté bien identifiée par ces robes brunes et ces manteaux blancs de carmélites, s’avance en chantant la louange de Dieu. « Elles ont l’air d’aller à la noce » dit un témoin. Le chant, de plus en plus faible, se poursuit malgré tout tant qu’il reste trois, puis deux puis une carmélite en vie. Sœur Marie-Henriette (Annette Pelras) sera l’avant-dernière à être exécutée.

Carmélites et martyres, cela n’a rien de contradictoire. Sainte Thérèse d’Avila, la grande réformatrice du Carmel au XVI° siècle, dès son enfance, désirait être martyre. Elle était prête à renoncer à tout, jusqu’à sa propre vie, car Dieu seul suffit. « Que rien ne te trouble, que rien ne t’effraie ; tout passe. Dieu ne change pas : la patience obtient tout ; celui qui possède Dieu ne manque de rien Dieu seul suffit ! » Une carmélite s’exerce donc à être toujours prête au sacrifice de toute sa volonté propre pour s’unir plus intimement à la volonté du Seigneur qui seule peut combler l’âme attachée à Jésus.

Le martyre (mot qui signifie « témoignage ») commence, pour tout chrétien, lorsqu’il doit affirmer sa foi dans des contextes difficiles, d’opposition directe et que cela demande du courage. Ce témoignage ne va pas de soi, mais il est toujours le fruit d’une grâce. N’était-ce pas la Providence qui avait voulu que les sœurs de Compiègne soient justement en habit religieux le jour de leur exécution ? Témoigner de sa foi est une grâce que Dieu nous fait, mais cela dépend également de notre réponse à la question que chacun peut se poser : qui est Jésus pour moi ? Il a donné sa vie pour moi, mais suis-je prêt, en retour, à lui donner toute ma vie ? Saint Paul, dans le passage de la lettre aux Romains que nous avons entendu, écrit ces mots très forts : « il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire que Dieu va bientôt révéler en nous » (Rm 8,18). Il invite ainsi à puiser notre endurance face aux difficultés de la vie dans l’espérance de la gloire promise.

Mes frères, il me semble que c’est un des grands drames de l’époque actuelle que de rester souvent enfermée dans l’immédiateté, dans les sensations du moment, dans les ressentis instantanés. On veut tout tout de suite. Tout s’accélère et le bonheur vous est régulièrement promis en trois clics. En revanche, regarder du côté de la Gloire de Dieu, de sa proximité paradoxale qui est celle de la transcendance au cœur même de notre vie quotidienne, cela semble bien difficile. La vie d’une carmélite consiste, au contraire, de l’intérieur de conditions de vie dépouillées, à entrer en contact avec la présence invisible du Dieu Très-haut. Faire silence devant Dieu, le laisser agir en soi, se rendre radicalement disponible à l’action transformante de son Esprit Saint, voilà ce qui fait vivre une sœur comme la bienheureuse Annette. Une vie ainsi donnée est un signe pour notre temps, le signe de la présence du Dieu transcendant, de sa proximité bien plus intime à l’âme humaine que nous ne pouvons l’imaginer. Thérèse d’Avila disait qu’elle avait beaucoup de mal à imaginer les réalités spirituelles, mais, en fin de compte, c’est Dieu lui-même qui s’est fait connaître à elle dans le silence, dans l’obscurité de la foi. Et son unique effort spirituel consiste à rester avec Jésus, à se souvenir de son incarnation, de son abaissement, de sa présence au cœur de la vie humaine.

Quand nos vies sont saturées d’images, de lumières artificielles, d’occupations incessantes, nous sommes peu disposés à sentir la présence de Dieu. Mais Il est là. Il nous suffit d’un peu de recueillement, de faire un peu de place au silence dans notre vie pour retrouver l’orientation profonde de notre vie. « Il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire que Dieu va bientôt révéler en nous ».

Dieu a semé le bon grain de sa parole dans nos âmes, laissons-le germer et pousser à foison. Cela sera possible si notre terre intérieure est labourée par le silence et la disponibilité dont la bienheureuse Annette, avec ses sœurs carmélites de Compiègne, nous a donné l’exemple.

Amen.

+ Mgr Laurent Camiade
Evêque du diocèse de Cahors

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