Fête de Saint-Caprais : 17 octobre 2015

Homélie prononcée par Mgr Camiade

Au début du 4° siècle (ou peut-être à la fin du 3°), à Agen, Saint Caprais a été martyrisé. Il était sans doute le chef de la communauté chrétienne locale, un tout petit groupe de fidèles, parmi les tout premiers chrétiens en Aquitaine. Les historiens aujourd’hui doutent même qu’il ait été prêtre, mais la tradition en a fait un évêque et les représentations habituelles le dotent d’une mitre. Ce qui est sûr, c’est que cet homme est mort pour sa foi.

Le martyre, aujourd’hui, est devenu une réalité problématique : nous vivons dans le monde de l’audio-visuel. Les professionnels de la communication savent que pour l’opinion publique, celui que l’on voit souffrir "en direct" est forcément celui pour qui on a de la sympathie, de la compassion. Il est la victime. Cette façon de communiquer par des images violentes est problématique : on ne réfléchit plus avec son intelligence mais avec ses émotions ! C’est la plus sûre manière d’être injuste. Surtout, c’est la meilleure façon de se laisser manipuler par n’importe qui. Quand on s’en rend compte, on dit : "voilà quelqu’un qui veut se faire passer pour un martyr". Mais c’est quoi un martyr ? Est-ce quelqu’un qui veut nous manipuler, nous faire pitié ?

On voit aussi aujourd’hui, surtout depuis les kamikazes japonais de la guerre de 39-45 et il y a quelques années avec les fondamentalistes, des pseudo-martyrs qui se font exploser au milieu d’un groupe d’innocents pour faire un maximum de dégâts. Maintenant, c’est encore plus horrible quand on envoie des enfants jouer ce rôle meurtrier pour impressionner de plus en plus, amplifier davantage les sentiments d’horreur et de choc.

Ces "martyrs"-là ont-ils quelque chose à voir avec des figures comme celle de Saint-Caprais ? Évidemment non, pas du tout.

Nous savons bien que, par exemple, les chrétiens d’Orient qui sont persécutés ou souvent assassinés à cause de leur foi n’ont fait de mal à personne. Ils ne cherchent pas non plus le martyre, bien souvent, au contraire, il finissent par fuir leur pays et ont un mal fou à être accueillis, même en France où de nombreux freins sont mis à leur venue.

Qui était Saint-Caprais ? Un homme de responsabilité, placé à la tête d’une communauté de chrétiens tolérés, mais finalement persécutés quand le proconsul Dacien vint en Aquitaine, appliquer l’édit de l’empereur romain Aurélien à la fin de son règne vers 275. Les dates et les faits sont difficile à établir, mais une tradition raconte que sainte Foy, jeune fille de famille romaine devenue chrétienne à Agen, ayant spontanément offert sa vie pour témoigner du Christ, a incité Caprais à se poser la question de ce qu’il devait faire. Les chrétiens se cachaient dans les grottes du coteau dit, aujourd’hui, "de l’ermitage", au dessus de la gare d’Agen. Ils avaient une vue directe sur les arènes romaines tout en se situant à distance pour sauver leur vie. Mais la question de savoir quoi faire, se présenter eux aussi comme chrétiens ou rester cachés était une question terrible. Ils prient, il supplient Dieu de leur montrer un signe et Caprais, reprenant un geste de Moïse pendant la traversée du désert, frappe le rocher de la grotte avec son bâton. Miracle, une source jaillit. Caprais comprend que son témoignage sera source de vie pour l’Église et il descend pour répondre à la convocation de Dacien. Un groupe important de chrétiens le suit (dont "Dieu seul connaît les noms et le nombre", selon une inscription dans la chapelle du Martrou à Agen) et, bien qu’ils viennent sans armes ni aucune autre revendication que de se dire publiquement chrétiens et de vivre dans la cité gallo-romaine sans sacrifier au culte des idoles, sans reconnaître l’empereur comme une divinité, ils seront tous massacrés, la tête coupée.

Cette histoire est peut-être un peu romancée par la légende, mais d’autant plus vraisemblable quand on voit ce qui se passe aujourd’hui dans d’autres contextes : nous connaissons par le menu la cruauté et le fanatisme qui conduisent encore des êtres humains à commettre des barbaries semblables, comme pour les 21 coptes décapités en Égypte fin janvier devant une caméra pour bien impressionner le grand public. L’enjeu est à peu près le même : décourager les chrétiens et instaurer une religion obligatoire pour tous (ce que prétendait être le culte de l’empereur romain).

Déjà, à l’époque, ces comportements brutaux étaient les premiers signes de l’effondrement de l’empire romain qui allait se réaliser au cours du IV° siècle (il n’en reste plus rien aujourd’hui). La violence et surtout la violence injuste et aveugle, est toujours un signe de faiblesse et non pas de force. Ne réfléchissons pas à cela seulement pour dénoncer le mal chez les autres, mais nous pouvons nous demander, chacun pour soi-même, s’il nous arrive d’être violents, coléreux, irrespectueux de ceux qui ne sont pas comme nous, quelles en sont les raisons profondes. Demandons-nous quelles faiblesses, quelles failles, fragilités ou angoisses cela révèle en nous-mêmes ? Connaître ses faiblesses, se connaître profondément soi-même, c’est la clé pour se maîtriser et surtout pour accueillir vraiment la grâce que Dieu veut nous donner, lui qui a livré son Fils à la violence des hommes pour nous en sauver.

Si saint Caprais est descendu devant Dacien, ce n’est pas pour se suicider ni pour faire un coup d’éclat médiatique. Il était transi de peur et n’avait aucune envie de se faire couper la gorge, ni encore moins d’entraîner sa communauté avec lui. Mais il était pétri de la parole de Dieu. Nous avons entendu en première lecture ce passage de la 1° lettre de Saint Pierre : "Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte de l’espérance qui est en vous" (1 P 3,15). Et il savait aussi ce qui est écrit ensuite : "mais faites-le avec douceur et respect" (1 P 3,16). C’est là une vigilance intérieure profonde que nous devons avoir quand nous témoignons de notre espérance. Nous ne devons pas en faire une violence ni une provocation. Ni encore moins une revanche sur le tapage des idéologie dominantes, mais nous devons nous laisser porter par la joie paisible de l’Évangile. "Car, dit encore saint Pierre, il vaudrait mieux souffrir pour avoir fait le bien si c’était la volonté de Dieu, plutôt que pour avoir fait le mal".

Nous ne sommes pas encore persécutés en France. Nous rencontrons souvent plutôt une bienveillance objective de la part des institutions mais nous souffrons aussi parfois d’intimidations ou de moqueries. Du coup, il devient difficile, dans certains milieux, de "rendre compte de l’espérance qui est en nous". Jésus nous dit "Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent pas tuer l’âme". Le besoin excessif de se protéger de l’agression du regard des autres est une plaie pour l’âme chrétienne. Mais le Seigneur nous tient dans sa main : "vos cheveux sont tous comptés" (Mt 10,30) affirme Jésus. Il nous invite à surmonter la peur, comme saint Caprais a surmonté ses doutes et ses appréhensions pour témoigner de sa foi en Jésus-Christ. Il ne nous demande pas d’être des donneurs de leçon ni des rabat-joie mais juste de nous prononcer pour lui devant les hommes : "Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux" (Mt 10,32).

N’ayons pas peur de dire notre foi. Notre témoignage est comme la source de saint Caprais : une source d’eau vive pour désaltérer la sécheresse des cœurs les plus durs, pour ouvrir à tous un chemin vers la vie éternelle. Amen.

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